Un air de déjà-vu au Festival de Cannes

©Photo News

Cannes ouvre en grande pompe ce mardi 14 mai. Aux commandes pour arbitrer la grand-messe: Alejandro González Iñárritu, le réalisateur de "Birdman" et "The Revenant". Favorisera-t-il les habitués de la Croisette?

Pendant une dizaine de jours, le président ce sera lui. Oublié, Donald Trump, sa mèche, ses tweets et son manque de considération pour l’environnement – et l’humanité. Évincé, Emmanuel Macron, son débat national, ses "gilets jaunes" et ses rues qu’on traverse – ou pas. Aux oubliettes, les Poutine, Xi Jinping et consorts. Oui, pendant dix jours, les autorités suprêmes seront éclipsées par l’Art, septième du nom: ce cinéma qui, comme le miroir de Maléfique dans "La Belle au bois dormant", nous dira qui nous sommes, et surtout qui est "la plus belle en ce royaume".

Tarantino rejoint le groupe

Cannes, c’est un peu comme une colonie de vacances. Il fait beau, on prend du bon temps, on est entre soi, et c’est bien organisé. Reste à savoir qui sera là. Car pour que les souvenirs soient inoubliables, il faut que l’alchimie fonctionne dans le groupe. Cette année sous les palmiers, on l’a dit: beaucoup d’habitués. Les déjà "double palmés" Ken Loach et frères Dardenne – deux palmes c’est mieux pour les bains de mer. Une seule (c’est déjà bien) pour Terrence MalikTarantino (qui n’était pas dans la première sélection mais a sauté dans le bus) et Kechiche. À ces "vieux de la vieille", s’ajoute la bande des jeunes trublions aux dents longues, qui en ont assez de faire des pâtés de sable en admirant les palmes des copains. À leur tête, un certain Xavier Dolan dont le "Mommy" méritait sans doute encore mieux que son prix du Jury de 2014, comme il le laissa sous-entendre dans son mémorable discours, prononcé les larmes aux yeux.

Le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu, Oscar du meilleur réalisateur deux années consécutives (2014 et 2015) à seulement 55 ans, présidera un jury trié sur le volet, où les femmes sont bien représentées. L’actrice Elle Fanning ("The Neon Demon"), l’actrice et réalisatrice burkinabé Maïmouna N’Diaye (la mère dans "Kirikou"), l’Italienne Alice Rohrwacher ("Les merveilles") ou l’Américaine Kelly Reichardt ("Night Moves"). Soit des personnalités pas totalement incontournables, comme l’ont souligné les mauvaises langues. Sous-entendu: pour suivre la mouvance #MeToo, Cannes doit ratisser toujours plus large…

Une autre question sur toutes les lèvres: la présence d’un Hispanique à la barre va-t-elle favoriser un autre Hispanique, jusqu’ici toujours privé de Palme d’or malgré son statut de dieu vivant dans son pays, un certain Pedro Almodovar? Rien n’est moins sûr, car, à bien éplucher les palmarès de ces dernières décennies, on remarque que le favoritisme n’est pas souvent de mise sur la Croisette – en tout cas au regard des prix obtenus (ce qui est moins vrai pour le nombre de sélections en compétition: nous y reviendrons). Ces 30 dernières années, seulement trois occurrences voient une remise entre compatriotes, chaque fois des Américains: Clint Eastwood distinguant Tarantino en 1994 pour "Pulp Fiction", le même Tarantino consacrant Michael Moore en 2004 ("Fahrenheit 9/11"), et De Niro honorant Terrence Malick en 2011 pour "Tree of Life".

Lire aussi

 

>Malmené, Cannes reste la Mecque du ciné business (L'Echo du 14/5/19)

 

Sinon, c’est plutôt autour des "familles" que les observateurs ont pu s’offusquer: Tarantino et Moore partageaient les mêmes producteurs historiques – les frères Weinstein. Et dans le palmarès signé Nanni Moretti en 2012, on trouvait quatre films sur sept distribués par son propre producteur-distributeur, Le Pacte. Sans oublier Isabelle Huppert, qui couronne en 2009 "Le ruban blanc" de Michael Hanneke, à qui elle doit son prix d’interprétation cinq ans plus tôt dans "La pianiste"… Mais comment le lui reprocher? Son boulot est de récompenser le meilleur film proposé, même si elle entretient des liens très privilégiés avec son auteur… Une tâche pas toujours évidente.

Abonnés à la Croisette

©BELGAIMAGE

Cette année, difficile de prédire à qui reviendront les honneurs. Même si, statistiquement, les présences répétées en compétition ne sont bien évidemment pas pour nuire à l’obtention de prix. Ken Loach (deux palmes au compteur): une quinzaine de sélections sur une trentaine de films. Almodovar? Sixième tentative (et déjà un prix de la mise en scène pour "Tout sur ma mère" et des prix du scénario et d’interprétation féminine pour "Volver"). Sans parler des frères Dardenne, d’Arnaud Desplechin, d’Abdellatif Kechiche, tous des abonnés. Comme le disait avec humour notre confrère Hugues Dayez sur les ondes de la RTBF: "Thierry Frémaux (délégué général du Festival, NDLR) ne s’est pas foulé: cette année, j’aurais pu faire la sélection moi-même, et sans me donner la peine de regarder les films." Traduisez: il n’y a (presque) que des habitués. L’année dernière, lorsque Kore-eda reçut la Palme pour "Une affaire de famille", c’était la sixième fois qu’il revenait en compétition officielle, certes avec un très bon film, mais qui n’a pas empêché beaucoup d’observateurs de conclure: "Ça a fini par passer."

Pas le genre d’Iñárritu de récompenser "l’habitude de se retrouver là". L’homme est connu pour son caractère entier, lui qui semble avoir mené de front plusieurs vies. Étudiant qui fait le tour de l’Europe pendant un an sans un sou en poche, directeur d’une radio mexicaine à 23 ans, compositeur de musique de film pour les autres, producteur, monteur et scénariste de nombreux de ses propres films… Et même artiste contemporain, puisque son dernier court-métrage, "Carne y Arena", a tourné dans les musées du monde entier, pour plonger le spectateur dans la peau d’un migrant. Une expérience en 3D où le visiteur avance au milieu des images et des sons… Vous avez dit "multitalents", Monsieur le Président?

Du 14 au 25/5: www.festival-cannes.com

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect