Veaux, vaches, cochons, couvée…

Tout dans la ferme commence à exiger l’attention de John et Molly en même temps (dont Emma, la truie qui a pris la fièvre). ©Impuls Pictures

La sortie sur les écrans du passionnant "The Biggest little Farm" poursuit l’exploration de ces nouveaux systèmes qui nous permettront, peut-être, de contrer la catastrophe agricolo-écologique…

Pour le grand public, tout a (re) commencé en 2015 avec "Demain" et son million d’entrées en France. Une séquence en particulier avait frappé ceux qui sentaient poindre une envie de terre – ou d’horizons nouveaux: celle dédiée au miracle de la permaculture telle qu’exercée à la ferme de Bec Hellouin. Mais tout avait commencé bien avant. Grâce à des paysans qui n’avaient jamais cessé de travailler "comme il faut"; parfois pour eux-mêmes dans leur potager, alors qu’ils exerçaient l’agriculture intensive "pour gagner leur vie", comme le montrait brillamment "Qu’est-ce qu’on attend?" (Marie-Monique Robin, 2016), sur le village "le plus en transition de France".

Documentaire

"The Biggest little Farm"

("Tout est possible")

Note : 3/5

De John Chester

Grâce aussi à des gens comme Pierre Rabhi (81 ans aujourd’hui) qui prônaient par l’exemple depuis des décennies, avant de passer plus de temps sur les plateaux de télévision à répandre la bonne parole, que sur ses terres à répandre les semences. Le credo de son mouvement "Colibris": la biodynamie, inspirée par la pensée des anthroposophes comme Rudolf Steiner. Considéré comme un gourou exalté par certains, il a fini par faire des millions d’adeptes à travers le monde.

Voici la version américaine de la tendance. Ici, pas de compost dégoulinant, de tente de camping ballottante, ni de sympathiques altermondialistes en sandales. John et Molly ont fait les choses en grand, et les images qui nous le racontent sont toujours colorées et avenantes, voire un rien léchées. La narration également souffre des quelques clichés d’usage ("si on a sauté le pas, c’était pour tenir une promesse faite à notre chien"). Mais l’entreprise fonctionne, et le spectateur d’adhérer avec cœur au projet: des gens "normaux" qui s’y collent. Et qui malgré les embûches – les terribles incendies qui ont ravagé la Californie, entre autres – retrouvent le bonheur de vivre avec "veaux, vaches, cochons, couvée".

Au départ, John et Molly, la trentaine, vivent à Los Angeles dans un appartement. John est réalisateur pour la télé, et Molly a un rêve: ces produits de la terre qu’elle présente dans son blog de cuisine saine, elle aimerait les produire elle-même, histoire d’en contrôler la provenance à 100%. John est d’accord. Changer de vie, entreprendre, trouver les fonds, et les techniques… À commencer par le terrain: ce sera une terre abandonnée, dans les collines de l’arrière-pays californien, pas très loin des zones de productions intensives, mais à l’abri des regards dans de charmants vallons. On garde les deux Mexicains qui travaillaient là depuis des décennies, et surtout on fait la rencontre d’un vieux hippie qui sait tout…

The Biggest Little Farm

Le graal? Le compost!

Le graal – comme chez Pierre Rabhi et tous les autres –, c’est le compost. Mais ici, Amérique oblige, pas de place pour la fourche et le tas dans un coin du champ: un bâtiment flambant neuf abrite la cuve fermée où tout est calculé. Les choses se présentent bien, le plan d’eau (qui sert de réservoir pour la sécheresse), les volailles, les moutons (et les chiens pour les garder), les canards, les céréales, et le verger comptant plusieurs dizaines de variétés. Lorsque tout commence à exiger leur attention en même temps (dont Emma, la truie qui a pris la fièvre), John et Molly se demandent s’ils n’ont pas vu trop grand, avec leurs 100 hectares. Surtout que leur ami hippie vient de décéder, et que les voilà seuls avec leurs questions…

Et si le seul avenir possible c’était ces fermes "Playmobil", avec un peu de tout?

Le but de ce "Biggest little Farm" n’est pas la prise de conscience, ni la liste exhaustive de "ce qui marche". C’est l’entertainment. Un récit qui fonctionne, avec suspense, images fortes – et images mignonnes – voire rebondissements. Et ça se voit (un peu trop). On commence par les incendies pour nous faire croire que peut-être toute cette beauté a disparu. Puis on remonte le temps et on se filme en train de se questionner: est-ce qu’on va oser sauter le pas? Gros plan sur Todd: magnifique chien sauvé de la mort par John lors d’un tournage, qui aboie toute la journée dans l’appartement et attire l’attention de la police… Puis le film calibre habilement le moment où Emma, la truie qu’on adore grâce aux 17 porcelets qu’elle a mis au monde, va peut-être mourir de la fièvre si on ne trouve pas ce qu’elle a…

Se protéger l’un l’autre

Mais l’immense mérite du film, au milieu de ces "trucs" narratifs, c’est bien sûr de nous montrer: 1°) l’incroyable beauté de la nature et des animaux, 2°) que c’est possible et que ça marche – malgré les doutes, 3°) que ce qui est en œuvre ici n’est pas une ferme classique mais bien une ferme naturelle, où les espèces (animales et végétales) se rendent service et se protègent les unes les autres. Comme dans la nature. Un exemple entre mille: les escargots géants qui ravagent soudainement les magnifiques citronniers (un des piliers de la ferme). La seule solution est de les enlever à la main – une tâche de Titan qui pourrait hypothéquer tout le reste. John a l’idée de convoyer les canards jusqu’au verger (canards qui se traînent au lac croupissant à cause d’un problème à la pompe). Miracle: ils raffolent des gastéropodes. Le temps qu’ils nettoient le verger, le lac est revenu à niveau. Elle est pas belle, la vie?

Moralité: la réponse, c’est l’échelle. L’aveuglement qui nous a précipités vers la ruine, c’est cette agriculture intensive où on ne cultive qu’une chose à la fois, la poussant, la dénaturant. Et si le seul avenir possible c’était ces fermes "Playmobil", avec un peu de tout? Veaux, vaches, cochons, couvée…

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