Vincent Lindon: "Je quitterais sans regret ce métier ridicule"

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Lindon adore les Belges. Et certaines de nos expressions comme "ça va" pour dire "ok". Et nous, on aime quand il dit "il fait un froid de gueux, ici". Dans "L’Apparition" de Xavier Giannoli, il est journaliste d’investigation sur les traces de la Vierge Marie. On ne pouvait pas ne pas l’interviewer.

Sa mère était journaliste de mode chez Marie Claire, son beau-père rédacteur en chef au Nouvel Obs et l’un de ses premiers jobs, il l’a décroché au Matin de Paris. "Je tenais la rubrique Téléphone Service. Je démarchais les gens pour qu’ils achètent des encarts publicitaires. Donc, je ne donnais pas mon avis journalistique sur tel ou tel événement." Vincent Lindon sait à quoi ressemble un journal ou à quoi ça ressemblait naguère. "Je sais ce que signifie la fièvre du bouclage." Alors il fallait bien qu’un jour, au cinéma, il incarne un journaliste.

Dans "L’Apparition", de Xavier Giannoli, il campe un reporter de guerre qui, à cause d’une demande pressante émanant d’un évêque, devient journaliste d’investigation. Deux disciplines différentes. Et pour ce rôle intelligent et captivant, Lindon ne s’est pas préparé. "Je ne veux pas avoir d’avance ou de retard par rapport à mon personnage. À force de voir des journalistes, je vois bien comment ils fonctionnent. Ils prennent des notes rapidement. Je vois bien ce que sont leurs sacs et leurs carnets. Sur une enquête canonique, comme celle que mène mon personnage, je ne voulais pas en savoir plus que lui. On l’appelle au Vatican pour lui proposer d’enquêter sur des apparitions de la Vierge Marie. Il n’y entend strictement rien. Si je savais plein de choses là-dessus, ça m’encombrerait."

Lindon essaie de s’inscrire dans ce qu’il appelle le documentaire. "J’essaie de me mettre dans des conditions qui sont en adéquation avec le personnage que je joue. Pour essayer de découvrir. Sur un film, je dis aux gens qu’il faut être concentré sur la prise numéro 1. Cette prise est très importante, parce que c’est la première où je dis et fais ce que doit dire et faire mon personnage. C’est comme un but dans un stade où il n’y a pas la télévision. Il n’y a pas de ralenti et pas de replay. Fallait être sur le coup." En revanche, pour être Rodin, il a fait six mois de sculpture. Et pour son prochain film, où il joue un syndicaliste, il a appris le lexique et les rouages du syndicalisme.

Les âmes ont leur monde

"Dans ce métier un peu rocambolesque, si je peux réveiller ne fût-ce qu’une conscience..."
Vincent Lindon

Les enquêtes canoniques, avant "L’Apparition", il n’en connaissait pas l’existence. "C’est très intéressant. C’est un très bon film. Et il traite aussi du doute. Il arrive à point nommé à l’ère des réseaux sociaux où tout le monde commente tout. Aujourd’hui, on veut des preuves tangibles. C’est 'je te montre que j’ai mangé une tomate mozzarella à 12h20 et puis, je l’envoie au monde entier'. C’est 'ma vie est la plus intéressante'. Ou 'je suis en train de vivre un moment inoubliable: je suis dans un taxi'. Alors, évidemment, ce film est l’inverse de ça. Il y a tellement de choses, plus fortes, plus mystiques, plus passionnantes et plus ancrées qui nous guident comme des marionnettes par des fils. Ici, c’est quelqu’un qui doute et rentre dans les croyances de toutes les religions du monde." Son personnage pense que les âmes ont leur monde. "Je ne sais pas ce que c’est que l’âme. Il paraît que l’âme monte, après, quand on disparaît. On parle de maisons qui ont une âme. Mais on peut dire aussi 'une maison porte-bonheur'. Ou elle en a vu de toutes les couleurs. J’ai l’impression que les gens mélangent tous les termes."

Dans "L’Apparition", la thématique des migrants et celle du travail des ONG sont également abordées. Vincent les avait plus qu’effleurées dans "Welcome" et dans "Les Chevaliers blancs". "Il y aura de plus en plus de films qui traiteront de cela. Parce que cela fait partie de notre vie. La culture se doit d’être un témoin de son époque. J’aime l’idée que, plus tard, quand on regardera mes films, on pourra se dire: 'Voilà à quoi ce pays ressemblait à ce moment-là'. C’est ce que j’adore chez Frank Capra." Et cela fonctionne aussi pour les comédies? "Et comment! Sinon, ce ne sont pas de grandes comédies." Justement, Lindon, cela fait un siècle qu’on ne l’a pas vu dans une comédie. "Cela ne va plus tarder. Il y en a une au stade de l’écriture. Les comédies, c’est très dur à écrire et à jouer. On ne se sert pas des mêmes muscles que dans les films dramatiques."

Le prix de la liberté

Lui, qui n’a pas eu de prix jusqu’à ses cinquante-cinq ans, a été deux fois (plutôt qu’une) récompensé pour "La Loi du Marché". Prix d’interprétation masculine à Cannes en 2015, César du meilleur acteur, l’année suivante. Un peu comme Brad Pitt et Johnny Depp qui n’ont toujours pas reçu d’Oscars. "Cette récompense à Cannes a été un moment inoubliable. J’ai cru que j’allais m’évanouir. Mais je n’aurais pas de prix aujourd’hui que ça irait très bien. Parfois, on préfère faire partie de la liste des gens qui n’ont pas eu de récompenses. Parfois, non. Charlie Chaplin n’a jamais eu d’Oscar. Robert Mitchum non plus. Et tous deux étaient des génies."

Parmi les choses qu’il déteste, il y a, ces temps-ci, les émissions de radio qui sont filmées. "Ce que j’aime, c’est d’imaginer la personne lorsque je l’entends à la radio. Les gens pensent qu’ils multiplient par deux en filmant les émissions radio. En réalité, on vous divise en deux. Et en plus, c’est atroce. C’est une insulte à l’image. Quand j’ai été, durant une journée, rédac’ chef d’Europe 1, j’ai demandé à ce qu’on éteigne toutes les caméras."

Lindon déteste aussi les réseaux sociaux. Il n’est même pas sur Facebook. Il est libre! "C’est mon luxe! Je fais ce que je veux, quand je veux. Ça a un coût, hein! Pour être libre, il faut faire les films qu’on a envie de faire et ce ne sont pas toujours ceux que le grand public attend. Il m’arrive de refuser d’énormes blockbusters pour jouer dans des films qui m’intéressent plus. Donc, je ne suis pas propriétaire de maisons et d’appartements, mais ça me va très bien." Pourtant, il est dans le star-system. "Mais je ne fais pas de publicités, je ne vais pas aux soirées. Je n’ai juste pas envie qu’on m’offre un costume pour participer à une cérémonie et si, par hasard, je ne le porte pas, recevoir le lendemain un appel de l’attaché(e) de presse qui me dit: 'J’ai regardé la télévision et vous ne portiez pas le costume. Ce n’est pas gentil'."

Vincent Lindon - Portrait


Réveiller au moins une conscience

Il cite Anthony Hopkins quand on évoque ce nouvel héroïsme qui transparaît dans le rôle du syndicaliste qu’il interprète dans "Un autre monde". "Je quitterais sans regret ce métier ridicule. Dans ce métier un peu rocambolesque, si je peux réveiller ne fût-ce qu’une conscience… Un jour, j’avais demandé à mon père à quoi servait une personne. Et mon père m’a répondu que cette personne essayait d’obtenir une carte de séjour à quelqu’un ou l’empêchait d’être expulsée. Et que s’il n’avait réussi qu’une seule fois, rien que pour ça, c’était bien que cette personne existe. J’ai tendance à m’appliquer à ça. Quand j’ai fait ‘Welcome’ et ‘La Loi du Marché’, si une personne a pensé un peu différemment après les avoir vus, alors, j’ai eu raison de faire ces films." Ce qu’il adore – puisqu’on a déjà parlé de ce qu’il déteste –, c’est léguer, partager, convaincre, fédérer.

Vincent est un peu troublé lorsqu’on lui demande s’il n’a pas, au cours de sa déjà longue carrière, été objectivé sexuellement. Il a bien été un sex-symbol dans de plus jeunes années… "Est-ce que je suis un séducteur? Certainement pas. Cela ne me plaît pas de travailler en séduction. Après, séduisant, probablement. Être séduisant, c’est parfois ne pas vouloir séduire. Et objet sexuel… En même temps, si je reprends la phrase de mon père, s’il y en a une qui m’a pris pour un objet sexuel, eh bien, tant mieux!" Et comme le hasard fait bien les choses, dès le mois de mars, Vincent jouera Casanova sous la direction de Benoît Jaquot. Et là, côté serial séducteur, Lindon va donner!

"L’Apparition", de Xavier Giannoli, sort le 14 février.

Xavier Giannoli - L'apparition ( Bande-annonce )

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