Voici pourquoi le ciné adore nous enfermer

«Sommes-nous (déjà) tous des Jack Torrance?» Ici, le sublime Jack Nicholson dans "Shining". ©doc

Ces dernières semaines, nous avons eu l’impression d’être successivement Jodie Foster parano dans "Panic Room" ou Jack Nicholson qui tourne en rond dans "Shining". Et si les enjeux du plus grand confinement humain de tous les temps étaient déjà décryptés pour nous, par films interposés?

Alors que la première série belge signée Netflix ("Into The Night") fait le portrait de 12 passagers enfermés par peur de la lumière du jour (L’Echo du 30/4/20), la question se pose: pourquoi le cinéma adore-t-il confiner les gens? Parce que ça rend fou, pardi. Ou pour le dire autrement: parce que ça fait ressortir toute notre humanité. Des homo sapiens mis à l’épreuve dans un lieu clos? Les réalisateurs de tous poils se lèchent les babines. Confinement volontaire (films d’abbaye ou de couvent), confinement involontaire (films de prison), robinsonnade où on se refait un monde à mains nues (sur une île plus ou moins déserte)… La liste est longue, et les causes du huis clos souvent subies: retenue collective à cinq ("Breakfast Club"), délibération d’assises ("12 hommes en colère"), prise d’otage ("Une après-midi de chien"), naufrage ("L’Odyssée de Pi"). 

Les règles du jeu, et donc le schéma narratif, sont souvent les mêmes: la promiscuité tape sur les nerfs, et les héros se débattent vite sous la loupe grossissante qui leur donne trop chaud. Le type de film de confinement le plus fréquent est donc le film de bunker, également appelé "Fort Alamo" par les spécialistes. La menace est là: on se retranche. Et on se fait manger tout cru quand on sort. "Cloverfield Lane", "Panic Room", "The Mist", la liste est infinie. L’enjeu: mais avec qui nous sommes-nous enfermés? À partir de là, c’est Sartre qui règne: "L’enfer, c’est les autres"

The Shining (1980) - All Work and No Play Scene (3/7) | Movieclips

L’enfer, c’est les autres

Encore plus passionnant, le cinéma qui se met à décortiquer les effets psychologiques. "Room" décrit le quotidien d’une mère et de son fils séquestrés dans une seule pièce, où chaque objet est bientôt personnalisé, pour recréer un rapport social qui ne soit pas binaire. On se souvient également de Wilson, le ballon-ami de Tom Hanks dans "Seul au monde". Dans "Fenêtre sur cour", l’univers de James Stewart se réduit aux quelques mètres carré auxquels il a accès depuis son fauteuil roulant – mais tout change avec la prolongation apportée par ses jumelles, et par son imagination –, bref par un contact maintenu avec l’extérieur.

Pourquoi le cinéma adore-t-il confiner les gens? Parce que ça rend fou, pardi. Ou pour le dire autrement: parce que ça fait ressortir toute notre humanité.

Le cinéma constate deux types de conséquences très opposés: la tendance à l’anarchie, et le retour au goût retrouvé des gestes et de la nature. Dans "Das Experiment", où des volontaires sont enfermés avec le rôle soit de prisonnier soit de gardien, on remet les règles en question, car la pression est trop forte pour rester "civilisés". Propriété privée, respect d’autrui, règles sociales: tout est oublié. Et le chaos va pouvoir se déchaîner… 

Riche d’enseignement, "Le mur invisible", d’après le best-seller de Marlen Haushofer, qui permet de sortir de notre folle farandole moderniste, et de vénérer enfin le quotidien. Une femme bloquée par un mur invisible seule dans un chalet, avec un chien, un chat et une vache. À l’issue d’un long exercice de réapprentissage, l’héroïne sait enfin qui elle est, et quelle est sa place dans la nature. Dépouillée de toute sociabilité, elle trouve la paix en redevenant enfin un animal comme les autres.

Panic Room (5/8) Movie CLIP - Turn the Gas Off! (2002) HD

La tentation de l’anarchie

Nous, les confinés de 2020, nous nous reconnaissons dans ces exemples de cinéma. Et pour cause: nous sommes tous plus ou moins entrés en fiction pour trouver des repères, car très rares sont ceux parmi nous qui avaient déjà vécu le confinement imposé – lequel survient souvent en temps de guerre: couvre-feu, abris, gens cachés.

"Room" montre comment la solitude extrême, accompagnée de stress, peut faire de nous de vrais asociaux.

Ces dernières semaines, certains Robinson furent livrés à eux-mêmes dans la solitude d’un studio sans balcon qui se transformait très vite en île déserte, où le moindre bout de fil de fer devenait précieux, et où ils attendaient en vain leur Vendredi(te). D’autres se retrouvèrent comme Nanny McPhee, en recherche de santé mentale – et paradoxalement de solitude – au milieu de nombreux enfants en âge scolaire, chacun plus demandeur que son voisin. D’autres encore avaient bien du mal à passer du statut solitaire de moine style "Le nom de la rose" à celui de chasseur/cueilleur en mode "La guerre du feu", au moment de sortir de chez soi.

À tout instant, les codes de la fiction s’invitaient: le duel de western (quand on croisait un semblable, identifié à 50 mètres comme un ennemi potentiel), le naufragé qui compte ses boîtes de conserve et calcule les journées d’autonomie qui lui restent, voire l’ingénieur génial de "Seul sur Mars" qui verse une larme sur une minuscule feuille de salade sortie d’une terre hostile.

Das Experiment - Bande-annonce

Retour (difficile) à la normalité

Certains films passent beaucoup de temps à observer les effets de la reprise de contact avec l’extérieur. C’est le cas de "Captain Fantastic": Viggo Mortensen a tout quitté pour vivre avec son clan dans la nature, et le film va nous raconter comment cette communauté familiale extrémiste va faire son retour vers la collectivité. "Room" montre comment la solitude extrême, accompagnée de stress, peut faire de nous de vrais asociaux. Après plusieurs années, nous voici fragiles, apeurés, ayant perdu les codes, et les réflexes cognitifs qui fondent les rapports sociaux.

L’important pour nos politiques, aujourd’hui, c’est donc le dosage entre contraintes et conséquences. Le cinéma le prouve: l’humain peut s’adapter à (presque) tout, mais il lui faut un message clair. Si le récit général est "restez chez vous, braves gens, nous ne sommes pas prêts", il est difficile de passer à "sortez de chez vous, ça va mieux, on va se débrouiller". Surtout quand l’hyper information nous a répété, des semaines durant, l’ancien credo à raison de 50 fois par jour.

Alors, allons-nous avoir l’impression d’être plongés dans un monde fou fou fou? Ou bien notre plaisir sera-t-il énorme à retrouver les détails du collectif, et nos frères humains? Réponse dans quelques semaines. Mais tous les films de confinement semblent d’accord sur un point: quand on dépasse le trauma, après c’est encore meilleur…

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