reportage

Wallonie, Bruxelles, terres de tournages

©Wilhelm Moser

Des outils économiques et fiscaux ont fait de la Belgique un haut lieu de l’industrie audiovisuelle. Grâce à une variété de paysages et d’atmosphères, des centaines de tournages s’y déroulent chaque année. Les Régions aimeraient valoriser ces décors sur le plan touristique.

"Rien à déclarer", "Les visiteurs 3", "Mon ket", "Suite française", "Une Promesse", "Raid dingue", "Tueurs", "The Danish girl", "Le fidèle" etc., pour ne citer que des productions déjà sorties en salles, mais aussi des films et séries attendus comme "Kursk", "Mandy", "The happy prince", "Les misérables", "Mr Right"… : chaque année, des centaines de tournages de films, séries, documentaires, courts métrages et autres films d’étudiants se déroulent en tout ou en partie à Bruxelles et en Wallonie.

On le sait, la Belgique est très attractive pour les producteurs et réalisateurs. L’origine de cet intérêt est bien entendu à trouver dans les outils d’aide à la production développés par le royaume depuis le début des années 2000, à savoir le tax shelter (le système d’immunisation fiscale pour les entreprises qui investissent une partie de leurs bénéfices imposables dans l’audiovisuel) et les fonds régionaux d’investissement dans l’audiovisuel Wallimage et Screen Brussels Fund (sans oublier Screen Flanders pour la Flandre). Ils ont permis d’attirer toute une série de productions européennes, essentiellement françaises, mais aussi anglaise, irlandaise, voire même américaine et chinoise.

Dans une société de plus en plus tournée vers l’économie des loisirs et du divertissement au sens large du terme, la volonté politique était de développer une véritable industrie audiovisuelle dans notre pays. Une industrie qui crée de l’emploi, paie des impôts, des taxes et génère de la TVA. Le pari peut être considéré comme plutôt réussi. Depuis la création de Wallimage en 2001, quelque 350 projets audiovisuels (films, séries, animation…) ont été financés par le fonds qui y a investi 68,4 millions d’euros. Les retombées pour le secteur audiovisuel stricto sensu (comédiens, techniciens, loueurs de matériels, studios, postproduction, effets spéciaux…) dépassent les 265 millions, soit un retour sur investissement de plus de 380%.

Une étude réalisée en 2013 par le Clap!, le bureau d’accueil des tournages en provinces de Liège, Namur et Luxembourg, qui aide les producteurs dans leur recherche de lieux de tournage, a par ailleurs démontré que 27 films tournés entre 2009 et 2013 sur son territoire avaient généré près de 16,2 millions d’euros de dépenses (plus du double par rapport à la période 2006-2009), dont 6,6 millions en salaires, 2,3 en horeca, 3,7 en postproduction, 1,1 en décors et costumes, le solde en dépenses diverses.

Décors variés

Les techniciens du secteur audiovisuel belge jouissent en effet d’une belle réputation de professionnalisme. Ils sont en outre relativement bon marché. Et puis, par la diversité de leurs paysages, Bruxelles et la Wallonie présentent une jolie variété de décors pour les producteurs et les réalisateurs, comme on le verra ci-dessous.

Fort de ces atouts, le politique entend pousser la démarche plus loin et développer une sorte de "ciné-tourisme" en amenant les curieux à visiter des lieux où ont été tournés des films et séries qu’ils ont apprécié, comme c’est déjà le cas à l’étranger.

"Des études ont montré qu’un tiers des touristes étaient motivés par l’idée de visiter des lieux où ont été tournés des films et des séries."
Philippe Reynaert
Directeur de Wallimage

Une série culte comme "Game of Thrones", par exemple, a été tournée en Irlande, en Islande, à Malte, au Maroc et en Croatie (à Dubrovnik), autant de lieux devenus de véritables destinations de pèlerinage pour les fans. Les plus anciens se rendront en Andalousie, dans le désert de Tabernas où ont été filmés les westerns spaghettis de Sergio Leone. "En Italie, par exemple, il existe une véritable industrie en matière de ciné-tourisme, note Philippe Reynaert, directeur de Wallimage. Des études ont montré qu’un tiers des touristes étaient motivés par l’idée de visiter des lieux où ont été tournés des films et des séries."

À Bruxelles, la Screen Brussels Film Commission, qui sert de soutien logistique aux producteurs dans la recherche de lieux de tournage dans la capitale, fait ainsi partie intégrante de Visit Brussels, l’agence bruxelloise du tourisme qui dépend directement du ministre-président bruxellois. Ce n’est pas innocent. "C’est ce qu’on appelle du marketing territorial, résume Noël Magis, directeur du Screen Brussels Fund, le fonds d’investissement bruxellois dans l’audiovisuel. Voir la ville apparaître dans des films ou des séries est un vecteur d’image pour elle; cela peut inspirer un sentiment de fierté à ses habitants, voire même servir d’atout touristique vis-à-vis des visiteurs étrangers."

Adaptée par la BBC et la maison de production belge Czar d'après le roman de Victor Hugo, la nouvelle série des "Misérables" a été filmée en grande partie à Bruxelles et en Wallonie. ©BBC


Et puis il y a des objectifs économiques. "Quand la BBC vient tourner plusieurs semaines une série à gros budget adaptée des ‘Misérables’, cela génère des effets directs pour le secteur audiovisuel – techniciens, loueurs de matériel, etc. – et indirects pour des secteurs comme l’horeca et les transports, poursuit Noël Magis. Un gros tournage à Bruxelles, c’est un peu l’équivalent d’un congrès: ce sont des gens qu’il faut nourrir, loger… Cela peut générer plus d’un million d’euros pour ces secteurs." "Une journée de tournage avec 60 à 70 personnes, c’est 100.000 euros de dépenses par jour à Bruxelles", résume de son côté Pierrette Baillot, manager de la Screen Brussels Film Commission.

En Wallonie, on n’en est pas encore à un stade aussi avancé, mais le ministre en charge du Tourisme, René Collin (cdH) planche sur la question. "L’idée est de créer une sorte de portail afin de favoriser le ciné-tourisme, explique sa porte-parole Anne-Sophie Tihon. C’est à WBT (l’office de promotion du tourisme en Wallonie) de mettre au point un produit permettant de découvrir la Wallonie de manière originale via le cinéma." Le tout en collaboration avec Wallimage – pour sa connaissance du microcosme audiovisuel wallon – et l’Awap, l’Agence wallonne du patrimoine. Au cabinet Collin, on assure qu’il n’y a pas d’urgence malgré les échéances électorales et que priorité sera donnée à un produit qualitatif. En tout cas, René Collin rêve que l’on se presse en Wallonie comme on le fait à Saint-Tropez pour immortaliser la célèbre gendarmerie…

Entre ce que Bruxelles est et ce qu’elle paraît être

On dit souvent de Bruxelles qu’elle est une ville melting-pot, multiculturelle et cosmopolite. Ce qui en fait une destination de tournage idéale pour les cinéastes. "Son riche patrimoine offre une énorme variété de décors, confirme Pierrette Baillot. Cela va de décors moyenâgeux aux patrimoines Art nouveau et Art déco en passant par une multitude d’espaces verts." De quoi permettre de tourner tout type de production.

"Ceci dit, on tourne beaucoup à Bruxelles pour ce qu’elle évoque, poursuit Pierrette Baillot. Ce sont par exemple des quartiers comme le parvis de Saint-Gilles, ou l’avenue Louis Lepoutre à Ixelles, qui font penser à des boulevards haussmanniens ou le parc royal à Bruxelles qui ressemble à des espaces verts parisiens. L’Hôtel Métropole, le Béguinage, le Sablon sont également régulièrement choisis."

Les premières images du "Tout nouveau testament", le dernier film en date de Jaco Van Dormael permettent de reconnaître la rue Belliard à Bruxelles. ©Christophe Beaucarne

La Région aimerait cependant qu’on prenne davantage Bruxelles pour ce qu’elle est et qu’elle constitue en elle-même la trame d’un film. "Woody Allen a tourné plusieurs de ses derniers films intégralement à Rome, à Paris ou à Barcelone, des villes qui apparaissaient même dans le titre de ces films ("Midnight in Paris", "To Rome with love"… NDLR), explique Noël Magis. Ce serait évidemment idéal qu’une production étrangère d’envergure ait Bruxelles pour décor principal et que son nom figure dans le titre du film, mais la Région n’a pas les moyens de se payer pareil placement de produit." Car le choix de privilégier telle ou telle ville se monnaie auprès des pouvoirs publics locaux. Et là, les villes précitées ont des arguments à faire valoir que Bruxelles ne possède pas: sonnants et trébuchants surtout, mais aussi esthétiques, à commencer par une grande unité architecturale.

"Ce serait idéal qu’une production étrangère d’envergure ait Bruxelles pour décor principal et que son nom figure dans le titre du film."
Noël Magis
Directeur du Screen Brussels Fund

Mais elle a d’autres atouts dans sa manche, déjà évoqués ci-dessus: qualité des professionnels de l’audiovisuel, prix relativement bas, incitants fiscaux, aides régionales. Si bien que l’on arrive à quelque 300 et 350 tournages par an: longs métrages et séries télé (près d’une cinquantaine par an), documentaires, publicités, films d’étudiants… Dont un quart de productions étrangères. Des chiffres en légère régression en 2017 en raison notamment de l’augmentation du crédit d’impôt en France, qui a rendu la Belgique moins attractive pour les producteurs hexagonaux, premiers partenaires des Belges (20% de tournages français en moins), des innombrables travaux à Bruxelles, etc. 2018 semble toutefois mieux s’annoncer puisqu’à l’issue du premier semestre, la Screen Brussels Film Commission avait déjà traité 170 dossiers.

Dans "Le Fidèle", présenté il y a un an à la Mostra de Venise, Adèle Exarchopoulos et Matthias Schoenaerts apparaissent sur l’esplanade du palais de Justice de Bruxelles. ©Savage Film

Plusieurs productions importantes, belges et étrangères, ont ainsi été tournées récemment à Bruxelles. Parmi celles qui sont déjà sorties on citera "Mon ket" de François Damiens (tourné notamment sur le toit de l’ex parking 58, démoli depuis) "The 15.17 to Paris" de Clint Eastwood (à la gare du Midi), "The Danish girl", dont l’action se déroule dans les années 20-30 (à la maison Horta, au café La Mort Subite, aux galeries Saint-Hubert, au parc royal…). Et l’on verra bientôt "Girl" de Lukas Dhont (Caméra d’or à Cannes) "Convoi exceptionnel", le prochain film de Bertrand Blier, "The happy prince", interprété notamment par Colin Firth et Rupert Everett, qui décrit les derniers jours d’Oscar Wilde et tourné notamment au café Cirio et à l’hôtel Métropole, un des endroits les plus prisés de Bruxelles. Tout ceci sans oublier l’ambitieuse adaptation par la BBC et la maison de production belge Czar des "Misérables" de Victor Hugo où l’on peut notamment reconnaître le parc royal.

Si la Région bruxelloise regorge de décors variés, en revanche, elle manque d’un atout majeur: de grands studios permettant de reconstituer des décors. Qu’à cela ne tienne, les décideurs audiovisuels bruxellois ont jeté leur dévolu, avec la collaboration de Citydev, l’entité en charge du développement urbain de la Région, sur des bâtiments désaffectés de grande taille pour attirer les tournages. Et la capitale n’en manque pas.

Le centre hospitalier Edith Cavell, à Uccle, dont certaines salles étaient encore équipées après son déménagement à Delta fin 2017, a servi pour les scènes d’hôpital de la saison 2 de la série "Zone blanche". L’entrepôt inoccupé de la chaîne de magasins pour bébé Orchestra à Haren a été utilisé par la production des "Misérables" comme studio et comme bureaux, tandis que les anciens bâtiments du CPAS de Berchem-Sainte-Agathe ont été reconvertis en commissariat de police pour les besoins du tournage de la série de la RTBF "Unité 42". Mais on peut encore imaginer d’autres lieux, comme l’ancien siège de l’Otan à Evere, les casernes d’Etterbeek ou la brasserie Atlas à Anderlecht.

Le patrimoine wallon au service du 7e art

La création de Wallimage en 2001 et l’apparition du tax shelter en 2003 ont boosté le nombre de tournages en Wallonie. L’an dernier, le Batch (Bureau d’accueil des tournages de cinéma en Hainaut) et le Clap!, son équivalent pour les provinces de Liège, Namur et Luxembourg ont accueilli respectivement 60 et 91 tournages. "Notre quota de tournage augmente d’année en année, en moyenne de 15%", assure Benjamin Vanhagendoren, responsable du Batch.

Difficile de dresser une liste exhaustive des lieux le plus souvent choisis, tant la variété de décors est large. Il y a des endroits classiques: châteaux, sites naturels, villes de caractère… Mais aussi des endroits plus insolites: grottes, carrières, bâtiments industriels… Des professionnels du repérage identifient des lieux insolites susceptibles d’intéresser des producteurs tandis que les bureaux de tournage, interface entre producteurs et propriétaires de sites, tiennent des bases de données de lieux et de décors potentiels, se chargeant d’obtenir les autorisations nécessaires pour les tournages.

La gare de Binche est restée dans son jus. Elle a été utilisée dans plusieurs films dont "Une promesse" de Patrice Leconte. ©Marc Bo

Parmi quelques productions récentes et à venir, on citera, dans le Hainaut, la gare de Binche. Restée dans son jus, elle est régulièrement utilisée. Il y a quelques années, c’était pour le tournage d’"Une promesse", de Patrice Leconte, et plus récemment pour celui de "The happy prince", déjà évoqué ci-dessus, dont la sortie est prévue en octobre. Toujours dans le Hainaut, l’abbaye d’Aulne a servi cet été de décor au tournage d’un épisode de "Mister Right", une série télé… chinoise. Selon la RTBF, l’événement a même suscité la visite d’une cinquantaine de touristes chinois. Le ministre du Tourisme René Collin aura apprécié!

Des films bien connus comme "Rien à déclarer", "Raid dingue", etc. ont aussi trouvé refuge dans le Hainaut. Tout comme, "Mandy", filmé en partie à Braine le Comte. Ce très attendu thriller, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, avec dans le rôle-titre Nicolas Cage, est censé se dérouler au Canada et aux Etats-Unis. Il a fait l’été dernier le tour de la Wallonie puisqu’il a été également tourné en province de Liège (forêt de Malmedy) de Namur (carrière de Floreffe, fort d’Emines) et dans le Brabant wallon, à Ittre.

Pour le tournage de "Rien à déclarer", de Dany Boon, les repéreurs du Bureau d’accueil des tournages de cinéma en Hainaut (Batch) ont parcouru toute la frontière franco-belge pour trouver le décor idéal. ©Marc Bro

La jeune province a aussi accueilli, il y a quelques mois, à l’abbaye de Villers-la-Ville, un autre tournage de marque, celui de "Sense8", une série Netflix. Mais la palme des tournages dans le BW revient sans doute au château de La Hulpe et à son vaste parc. On se souvient du "Maître de musique" de Gérard Corbiau, à la fin des années 80, du "Huitième jour" de Jaco Van Dormael et, plus récemment, de "L’Échange des princesses", une fresque historique se déroulant au XVIIIe, tournée également au château de Belœil en Hainaut, soit des environnements évoquant la cour française.

Quant à la comédie "Potiche" de François Ozon avec Fabrice Lucchini et Catherine Deneuve, elle a entre autre été filmée dans une maison de John Martin à Genval, comme le rappelle Yves Vander Cruysen, administrateur de Wallimage. Ce dernier ajoute par ailleurs que Steven Spielberg en personne a même acheté les droits d’un projet de film avorté du grand Stanley Kubrick sur Napoléon pour l’adapter en série télé. Et celui qui est également échevin de la culture à Waterloo de rêver d’un tournage sur le célèbre champ de bataille…

"C’est pour la gare de Liège-Guillemins que nous avons les demandes les plus récurrentes, environ 4 à 5 par an."
Jean-François Tefnin
Directeur du Clap!

À Namur, on se souvient du tournage barnumesque des "Visiteurs 3" en 2015: le Musée des arts décoratifs, la Justice de paix, le palais provincial et le Château de Franc-Waret ont abrité Jean Reno, Christian Clavier et consorts, suscitant une forte curiosité médiatique, pour le plus grand bonheur des autorités politiques locales. Enfin, la province de Liège n’est pas en reste: les Fagnes, la ville de Spa, le village de Limbourg etc., sont des lieux propices aux tournages, de même que, bien évidemment, la ville de Liège, notamment le palais des Princes évêques, (qui a abrité des scènes de "Sœur Sourire", celles où elle rencontre le pape) et l’Opéra royal de Wallonie ("Une promesse"). "Mais c’est pour la gare de Liège-Guillemins que nous avons les demandes les plus récurrentes, environ 4 à 5 par an", indique Jean-François Tefnin, directeur du Clap! à Liège.

Autre gare emblématique: celle de Liège-Guillemins, qui a été numérisée pour les besoins du film de super-héros "Les gardiens de la galaxie", produit par Marvel. ©Studio Marvel

Des scènes d’"Un homme à la hauteur", avec Jean Dujardin et Virginie Effira, y ont notamment été captées. Même Hollywood s’intéresse à la célèbre gare de l’architecte star Santiago Calatrava: elle apparaît ainsi de manière numérisée dans un film de super-héros "Les gardiens de la galaxie", produit en 2014 par les studios Marvel, détenus par Disney. Ceux-ci ont même acheté les droits d’utilisation du bâtiment pour d’autres épisodes de la saga.

Bref, en Wallonie, ça tourne. Et peut-être bientôt davantage. Le ministre de l’Économie, le MR Pierre-Yves Jeholet, veut en effet rationaliser les structures audiovisuelles parapubliques et notamment fusionner les trois bureaux wallons de tournage. Dès 2019, ces bureaux seront réunifiés et logés au sein de Wallimage. Une réforme que l’on appelle de ses vœux au Clap! pour des raisons de cohérence et d’efficacité. Avec l’espoir d’attirer encore plus de tournages dans la région…

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content