chronique

Jean-Charles de Castelbajac: "Je suis un enfant de la contre-culture"

Styliste toujours en marge du monde de la mode, le peintre et plasticien publie "Fashion, Art & Rock’n’Roll".

Figure emblématique de la mode française depuis plus de 40 ans, Jean-Charles de Castelbajac n’était pas prédestiné à suivre une voie empreinte de contre-culture, d’effluves rock et de métissages esthétiques alternatifs. Celui qui devait devenir officier (à l’image de ses ancêtres), au lieu de porter l’uniforme, a décidé de les dessiner, mieux; de les réinventer. Depuis, Jean-Charles de Castelbajac, styliste et artiste, s’approprie et détourne ce qui lui tombe sous la main et l’intéresse, des plus célèbres œuvres d’art au dernier personnage de dessin animé en vogue. Le souci du parfaitement beau et de la sobriété ne fut jamais sa gageure. Il aime les accidents, les confrontations, les imbroglios quand il s’agit de mêler la mode, la peinture, la musique, le cinéma,… et puis, ses couleurs fétiches, sa signature primaire: rouge-bleu-jaune. Il a habillé les plus grandes stars d’hier et d’aujourd’hui, d’Andy Warhol à Lady Gaga, d’Isabelle Adjani au Pape Jean-Paul II. Il fait paraître cet hiver un beau livre, "Fashion, Art & Rock’n’Roll", coloré et dynamique, retraçant 40 années de carrière dans la mode mais qui s’apparente davantage à un carnet intime dans lequel le lecteur peut (re)découvrir ses croquis, ses créations conceptuelles, mais aussi les écrits et œuvres d’artistes et autres créateurs avec qui il a collaboré. Jean-Charles de Castelbajac, l’aristo-catho-rockeur, reste un enfant terrible.

"Mon message, c’est: ‘vas-y, prends le risque, ils s’habitueront’."

"To the knights of tomorrow"… Vous dédicacez votre livre aux chevaliers de demain…
Le titre de chevalier est pour moi le plus beau titre du monde. Un chevalier, c’est quelqu’un qui se met au service de causes très différentes et souvent utopiques. Je trouve que parfois, dans la jeunesse, il y a les idées, l’énergie, le génie et l’imagination, mais on y trouve aussi une forme d’appréhension à aller vers le risque; une peur du regard des autres, de ne pas entrer dans une catégorie, d’être seul dans son aventure humaine, dans sa quête. Dans cet univers un peu dystopique, je me suis dit qu’il était important de faire un livre d’inspiration pour une génération en devenir. Ce livre raconte l’histoire d’un jeune homme de 17 ans qui avait l’ambition d’être militaire, mais qui devient chevalier. Mon message, c’est: "vas-y, prends le risque, ils s’habitueront".

©Yellow Korner

Votre univers allie depuis le début la mode, l’art, la publicité… Vous mêlez le tout sans complexe apparent.
C’est bien que vous utilisiez le terme "publicité" parce que j’adore ça; le slogan, la propagation des choses. Je suis un enfant de la contre-culture. J’ai longtemps combattu pour le décloisonnement entre les disciplines, entre l’art et la mode, entre la musique, le cinéma, la photo d’art. J’ai réussi ce combat. On n’était pas nombreux sur ce territoire quand j’ai commencé. Tous les accidents esthétiques me semblaient des merveilles de création.

Qu’entendez-vous par "accidents esthétiques"?
Par exemple, enfant, mon père m’a emmené dans une chasse très chic en Angleterre. Il y avait cet homme, habillé de tweed, très élégant, avec des fusils qui valaient une fortune, et il avait au bout de ses extrémités des gants Mapa roses! J’avais trouvé cela d’une grande beauté! Ma créativité, c’est la cooptation entre plusieurs choses. J’aime le "beau bizarre", j’aime une autre beauté, j’aime ce qui me trouble, surtout d’ailleurs ce qui me trouble, bien plus que le glamour.

Vous vous êtes approprié depuis 40 ans les œuvres de nombreux grands artistes…
Il y a trois éléments fondamentaux et manifestes dans ma carrière: la récupération, l’appropriation et le détournement. Il y a toujours eu chez moi cette idée que tout m’appartenait, que ce soit le travail de Picasso, de Miro, de Warhol, de Basquiat, de Magritte… J’attire, je redistribue, je revisite ou j’adapte à la modernité. Je suis un artiste pop, c’est la vision réductrice. Mais derrière tous ces vêtements, il y a à chaque fois toute une histoire qui est bien plus complexe. Par exemple, le premier imprimé que j’ai fait, j’avais pris la couverture de "La difficulté d’être" de Jean Cocteau. J’étais moi-même en "difficulté d’être".

Mes vêtements, je les utilise comme des abstractions. Je mets Keith Haring avec Walt Disney et un peu de culture inuit. Je mets le tout dans la machine à rêver de Castelbajac et hop, il en sort quelque chose. Je mélange les immélangeables et je probabilise les improbables.

Quelle est votre position quant au monde de la mode?
Il y a eu trois grandes définitions de mon travail. Quand je suis arrivé en 1971, il était qualifié d’anti-mode. Ensuite, les Autrichiens on décrit mon travail comme "l’anti-corps". Dans les années 90, on l’a qualifié de "ridicool", entre ridicule et cool. J’ai longtemps été sur le côté, à part. J’étais une rock star, je vivais comme eux, j’étais proche d’eux, je vivais dans les hôtels, je fumais un peu de tout… les cheveux longs, maigre, la moto, le blouson en cuir… J’étais très en marge du monde de la mode. Par contre, j’estime que mon travail a beaucoup influencé la mode. Que ce soit les pulls cartoon ou les manteaux matelassés. Je n’ai pas défilé depuis 4 saisons, mais quand je regarde ce qu’il se fait aujourd’hui, j’ai l’impression de me voir défiler.

©BELGAIMAGE

Avez-vous trouvé de nouveaux chevaliers contemporains parmi les artistes?
J’ai voulu mettre en valeur l’étrangeté et la force de mes rencontres. Quand je vois les photos de Mapplethorpe de 1982, quand personne ne voulait de lui…, ou Cindy Sherman, et aussi Bettina Reims… ll y a toujours chez moi cette grande curiosité pour le talent des autres. Et aujourd’hui, il y a effectivement des jeunes artistes qui me plaisent beaucoup. J’adore Flavien Berger, qui est un compositeur d’électro magnifique. J’adore les créateurs Wanda Nylon, Jacquemus et le Belge Jean-Claude Lespagnard, qui est un ami. Ce que j’aime aussi chez eux, c’est qu’ils ont cette capacité à s’intégrer à l’idée de marketing.

Allez-vous revenir à la mode?
Oui, je veux revenir avec quelque chose de manifeste, de révolutionnaire. Je veux revenir avec plus qu’une collection, mais avec un concept. J’ai déjà mon idée. Une idée de simplification du système. J’ai envie de faire des vêtements forts, démocratiques et accessibles dans un acte politique et poétique. J’aime la force militante de la poésie. En Angleterre, j’ai un ami avec qui je fais un travail de 4 mains, Robert Montgomery. Il écrit des textes magnifiques dans les villes abandonnées. C’est très beau, ce n’est pas une poésie utopique. C’est la poésie des ruines d’un monde qui paraît très construit mais qui est en fait aussi très déliquescent. J’adore cette poésie militante. Il y a aussi cette poétesse; Kate Tempest. Ses poèmes sont d’une force implacable. Cela ressemble à mon travail actuel, un romantisme activiste.

D’autres projets artistiques?
J’ai ma carrière de plasticien qui se passe bien. Je pars bientôt à Séoul faire une immense performance pour la clôture de l’année de la France en Corée. J’ai une exposition dans une galerie à Paris en mars. Je compte aussi sortir un recueil de nouvelles constitué de toutes mes aventures de créateur, sans images.

"Fashion, Art & Rock’n’Roll", de Jean-Charles de Castelbajac, YellowKorner Éditions et teNeues, 79 euros, 354 pages.

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