Charlotte Perriand, avant-gardiste en liberté

Les équipements d’une habitation de Le Corbusier (salon d’automne 1929). ©Fondation Louis Vuitton / David Bordes

La Fondation Louis Vuitton célèbre le nouvel "art d’habiter" de cette créatrice visionnaire et intemporelle éprise de justice sociale.

Que voulons-nous être? Comment voulons-nous vivre?", s’interroge toute sa vie Charlotte Perriand (1903-1999). Elle qui portait alors autour du cou un roulement à billes d’acier chromé (elle adore l’automobile) s’empare très tôt des "’formes utiles’ qui rendent la vie facile et légère (casiers, rangements, bibliothèques-cloisons)", souligne Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton. Elle impressionne Le Corbusier qui l’invite dès 1927 à les rejoindre, lui et son associé Pierre Jeanneret. Durant dix ans, elle conçoit et réalise les meubles iconiques du trio – dont la "Chaise longue basculante" (1928). Sa vocation, dira-t-elle, c’est de "créer une forme de vie détachée des formules stéréotypées admises en ces temps. En fait une vie de liberté". Des objets pour un nouveau type d’espace où l’utile, le banal et le beau ne font qu’un. C’est le sens de l’exposition de la Fondation Louis Vuitton dédiée à Charlotte Pierrand. 200 créations – dont plusieurs reconstitutions historiques – y dialoguent avec 200 œuvres d’artistes (Fernand Léger, Picasso, Miro, Henri Laurens, Hisao Dômoto, Sôfu Teshigahara,…). Une exposition-opéra.

Charlotte Pierrand sur sa "Chaise longue basculante", vers 1928 ©AChP

Pragmatisme et sens de l’ergonomie

Dans le tumulte des années 1930, cette libertaire éprise de justice sociale s’enthousiasme pour les idéaux communistes (deux voyages en URSS) et milite contre le fascisme. Il ne s’agit pas seulement de faire de l’architecture mais de rendre sa dignité à la vie des classes populaires. C’est aussi à cette période qu’elle se passionne pour l’art brut et glane des rebuts dans les friches industrielles; ou, sur les plages, des silex, des galets et dans les forêts, des racines – autant de "sculptures naturelles" qu’elle photographie; des morceaux de tronc qu’elle convertit en chaises ou tables.

"Le monde nouveau de Charlotte Perriand"

Note: 5/5 | Fondation Louis Vuitton (Paris). Commissaires:: Jacques Barsac, Sébastien Cherruet, Gladys Fabre, etc.

Au Japon où elle se rend dès 1940, elle approfondit la centralité du vide et du dépouillement, la modularité d’intérieurs où entre la nature: portes coulissantes et meubles empilables datent de ces séjours. Elle y réalise une version en bambou de la chaise longue, toute de finesse et de poésie.

Cette fonceuse savoyarde éprise de ski et d’alpinisme sera une pionnière des sports d’hiver. Les Arcs 1600 et 1800 sont un manifeste environnemental et un laboratoire d’architecture. Elle y habille les intérieurs de pierres apparentes avec des fourrures et des peaux. Fusion avec la nature qu’illustre déjà sa "Maison au bord de l’eau" (1934), "gîte sans architecture à la portée de tous", mais aussi le refuge "Tonneau", réduit à une épure et transportable en kit.

La pertinence intemporelle de Charlotte, c’est d’abord son pragmatisme et son sens de l’ergonomie. Épouser le corps. "Rien n’est exclu, il n’y a pas de formule", affirme-t-elle. À rebours du dogmatisme, elle s’intéresse au lieu, à l’environnement, aux traditions vernaculaires. L’industrialisation entre en tension avec la nature autant qu’avec l’artisanat. Elle explore tous les matériaux: du tube chromé aux recherches en aérospatial en passant par la paille, le bois, le zinc ou le polyester. Un lit au Japon, un bahut au Brésil, un foyer pour sans-abri à Paris ou l’agence d’Air France à Tokyo, il faut utiliser chaque matériau "en lieu et place utile, techniquement et physiologiquement".

Féminisme naturel

Fustigeant "l’anarchie économique qui entrave le progrès de l’humanité", sa précoce conscience écologique et son poétique sens du vide anticipent la déconsommation d’aujourd’hui: "être tranquille, travailler moins, gagner moins", ose-t-elle écrire; "le vide est la possibilité de se penser et de se mouvoir". Son architecture est une spiritualité – que synthétise, à l’UNESCO en 1993, sa "Maison de thé". Il s’agira donc de créer "un nouvel art d’habiter" opérant une "synthèse des arts". Car pour elle, "l’art est dans tout. Faire l’amour est un art. Bien vivre est un art", écrit-elle à l’ambassadeur de France à Tokyo.

Sa vocation? "Créer une forme de vie détachée des formules stéréotypées admises en ces temps."

Son féminisme lui est naturel. Voyageuse intrépide, lumineuse, humble et déterminée, gourmande de la vie, elle aime boire, danser, se dénuder. Dans ses habitats, la femme est l’égale de l’homme ("Il vaut mieux passer une journée au soleil qu’à épousseter nos objets inutiles", dira-t-elle). Culottée, elle y insuffle un érotisme qui fera scandale. "Les hommes n’ont pas tellement de sens de ce qu’est une maison; ils font des façades, ils se battent les flancs (…) Mais la vie elle-même?"

Loft, modularité et flexibilité, do it yourself: elle a tout anticipé. Vivre et habiter, c’est un tout: "Rien n’est dissociable, ni le corps de l’esprit, ni l’homme du monde qui l’entoure, ni la terre du ciel". Urbanisme, architecture, équipement intérieur, environnement, c’est un tout. Laure Adler conclut comme suit sa belle et personnelle biographie de cette femme libre: Charlotte a œuvré "pour que la vie reste notre bien commun, pour que le tissu social ne se déchire pas, pour que notre regard s’agrandisse (…) Militante du dénuement, de la simplicité (…), sa reconnaissance ne fait que commencer."

"Le monde nouveau de Charlotte Perriand" à la Fondation Vuitton (Paris), jusqu’au 24 février 2020. www.fondationlouisvuitton.fr


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