interview

Gilles Bazelaire: "La création se fait quand on entre en rébellion"

Gilles Bazelaire. ©KIKK

Et si la relance du secteur culturel passait par le dynamitage de ses frontières et par son élargissement aux sciences, aux technologies et à l’entreprise? C’est le crédo de Gilles Bazelaire, l’évangéliste digital de Namur…

Designer et expert en communication visuelle, apôtre de la transformation digitale, Gilles Bazelaire fait partie de ces évangélistes qui dynamitent les silos et les cloisons étanches entre les secteurs de la société. Fondateur avec son frère du Dog Studio, une agence de design et technologie qu’il a exportée de Namur au Mexique et aux États-Unis, il a cocréé le Kikk Festival pour explorer les cultures digitales et jeter des ponts entre les arts, les sciences et la technologie. On lui doit aussi depuis un an le Trakk, un espace de travail partagé qui fait florès à Namur. Un nouveau type d’écosystèmes et d'interactions qui pourraient inspirer un secteur culturel aujourd'hui à l’arrêt.

Face à la nature et l’ampleur de cette crise, quelle est la réaction de l’entrepreneur culturel?

Dans notre ASBL, nous avons fait face à trois types de réactions: ceux qui subissent, ceux que ça ne touche pas et ceux qui se révoltent. Le type de réaction dépend de la personnalité de chacun. En ce qui me concerne, j’ai mis du temps à accepter la situation. J’étais dans une forme de déni. C’est à partir du moment où j’ai commencé à me dire que cette crise était bien là, et que je n’en étais pas responsable, que beaucoup de perspectives me sont apparues. Il est important de dire au secteur culturel, qui s’est retrouvé en état de soumission, que ce n’est pas de sa faute! Ce qui me fascine, dans la période actuelle, c’est que nous sommes face à une instabilité permanente, qui n’est pas voulue, mais subie. Et c’est précisément l’état dans lequel en général l’artiste, l’entrepreneur, le créatif au sens large se complaît. La création se fait fatalement quand on entre en rébellion.

"L'instabilité permanente, c’est précisément l’état dans lequel en général l’artiste, l’entrepreneur, le créatif au sens large se complaît."
Gilles Bazelaire
Cofondateur de Dogstudio, Superbe, Kikk et Trakk

Face à la violence des mesures sanitaires et au long silence des pouvoirs publics, le secteur culturel est resté tétanisé. Ce n’était pas la bonne réaction?

Ce n’était sans doute pas la bonne attitude mais, n’étant pas artiste, je suis mal placé pour donner des leçons. Le silence qui s’en est suivi, et qui n’est d’ailleurs pas propre au culturel, est cependant effrayant. C’est un secteur censé être en mouvement et, là, il y a un immobilisme incroyable, qui est lié à une incapacité à se fédérer, à "gueuler" suffisamment fort… Le secteur culturel est une somme d’individualités – et c’est en cela qu’il est si riche – mais au moment de l’action collective, il a du mal à s’exprimer.

Gilles Bazelaire à L'Echo | Fast & Serious | Silicon Belgium

Cette approche plus collective, plus transversale, comme cela a été tenté aux festivals Kikk, à Namur, et Impact, à Liège, à la croisée des entreprises, des arts et de la recherche académique, serait-ce une manière de repartir avec une nouvelle énergie?

Ce combat, nous le menons depuis 10 ans au Kikk. Et cette crise nous en donne l’opportunité. Les mondes scientifique, économique et culturel, qui étaient encore très cloisonnés il y a quelque temps, n’auront plus d’autre choix que de se parler et d’accepter ces passerelles entre eux. Là où je suis optimiste, c’est que cela devient vital.

"Les 'soft skills', comme l’écoute de l’autre, seront de plus en plus vitales. On ne les développe malheureusement pas assez chez les enfants et les adolescents."
Gilles Bazelaire
Cofondateur de Dogstudio, Superbe, Kikk et Trakk

Avez-vous tracé les contours d’un écosystème vertueux pour organiser ces rencontres, comme a pu le faire l'artiste Tomás Saraceno, qui avait réuni au Palais de Tokyo, en 2018, à Paris, une flopée de contributeurs aux profils les plus divers, anthropologues, musiciens, scientifiques, philosophes, et réussi à proposer à la fois une nouvelle utopie et une proposition artistique à couper le souffle?

Je suis fan de son travail et de cette expo! Pour moi, cela passe par des lieux et des individus, par des plateformes qui favorisent la mise en commun. Si, dans un festival comme le Kikk, on n’ouvre pas des dizaines de portes différentes, c’est que nous avons échoué. Nous nous attachons à ce que les gens qui viennent à une conférence restent à la suivante, qui sera très différente, et qu’ils se rencontrent ensuite. C’est une formule que nous avons trouvée pour faire naître des étincelles.

Qu’apporte l’artiste dans cet environnement?

Une multiplicité de regards. C’est une valeur ajoutée gigantesque!

Canal C - KIKK Festival 2016 - Emission spéciale

Qui doit prendre le "lead" sur ces tiers-lieux?

Personne! La dynamique doit être absolument "bottom-up" (partant des acteurs de terrain, NDLR). Il faut que chacun puisse y retrouver ses besoins primaires et, ensuite, cela passe par ce que l’on peut mettre en commun grâce notamment à des "facilitateurs" qui sont à la croisée des chemins et ont la curiosité nécessaire pour mettre ensemble les bonnes personnes. Ils doivent avoir ces "soft skills", comme l’écoute de l’autre, qui seront de plus en plus vitales et que l’on ne développe malheureusement pas assez chez les enfants et les adolescents.

"Il y a une lassitude digitale qui, humainement, est rassurante. L’expérience culturelle n’est pas la même en utilisant seulement le médium numérique."
Gilles Bazelaire
Cofondateur de Dogstudio, Superbe, Kikk et Trakk

On a vite parlé de ce virus comme d’un "game changer" et on a vu nombre d’artistes se reporter en ordre dispersé sur les réseaux sociaux, faisant croire à un basculement accéléré de la culture dans le numérique. Mais, à présent, à part les plateformes de streaming qui ont vampirisé le marché, tout cela est retombé comme un soufflé…

Actuellement, j’oscille entre le "tout digital" et le "zéro digital". En fait, les choses seront mêlées, mais il est vrai qu’il y a une lassitude digitale qui, humainement, est rassurante. L’expérience culturelle n’est pas la même en utilisant seulement le médium numérique. Autant c’est mon métier de travailler sur la transformation digitale, autant la période actuelle en démontre les limites. Nous nous sommes énormément questionnés sur une édition 100% digitale du Kikk, en novembre, mais, finalement, nous ne pensons pas aller dans ce sens. Actuellement, la technologie ne permet pas de faire naître quelque chose de commun de nos interactions à distance. Cela ne fonctionne pas sans se voir, se toucher, échanger.

Namur, son hub créatif

Trakk, espace de travail partagé: 16, avenue Reine Astrid, 5000 Namur.

Kikk Festival, plateforme créative qui explore les cultures digitales. Du 5 au 8 novembre, à Namur.

Dog Studio, agence internationale de design et de technologie: 10, rue de l’évêché, 5000 Namur (et bureaux aux USA et au Mexique).

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