interview

Jan Boelen: "Est et Ouest ne forment plus qu'un"

À l'école des fluides, le sable et les couleurs de Judith Seng représentent des valeurs comme la liberté et la collectivité. ©KAMiL ONEMCi

À la 4e Biennale du design d’Istanbul, le Belge Jan Boelen réinvente la façon de penser le design, dans un monde en pleins bouleversements. "C’est un nouveau Bauhaus, une nouvelle utopie", dit-il.

Des tables et des bancs, des cours de cuisine, des conversations au bar, du yoga, une radio, des films… À la 4e Biennale du design d’Istanbul, qui court jusqu’au 4 novembre, il y a mille et une manières d’apprendre. C’est le but de son très touche-à-tout de curateur, le Belge Jan Boelen, directeur artistique de Z33, la Maison de l’art contemporain de Hasselt, mais aussi d’Atelier LUMA, laboratoire expérimental du design d’Arles. Il est également à la tête du Département de design social de l’Académie du design d’Eindhoven, aux Pays-Bas. Près d’un siècle après la révolution du Bauhaus, Jan Boelen réinvente la façon de penser le design, dans un monde en pleins bouleversements.

Pourquoi avoir relevé ce défi d’être le commissaire de la 4e Biennale du design d’Istanbul?

D’abord, parce que c’est une biennale prestigieuse sur le plan international. J’admire beaucoup mes prédécesseurs à cette fonction. Ensuite, parce que la Turquie est à un moment critique sur les plans politique et économique. C’est comme si tous les problèmes du monde s’y concentraient dans une sorte de tourbillon. Enfin, je m’intéresse à la question de l’évolution de l’éducation. Aux États-Unis, la dette des étudiants a quadruplé en dix ans. Il y a une marchandisation de l’éducation qui tue les générations futures. Quelles en seront les conséquences pour l’enseignement du design, qui façonne le monde de demain? Je voulais m’intéresser à ces questions.

Vous dites que le design doit s’adapter à un monde en changement. Quelle est votre définition du design aujourd’hui?

Chaque participant à cette biennale a sans doute une définition différente. C’est sans doute ça la définition du design à l’heure actuelle: il n’y a plus une seule école, mais plusieurs. C’est pour cela que le titre de la biennale est "A School of Schools", l’école des écoles. Il y a de nombreuses voix, opinions, convictions qui se rencontrent et forment un "bricolage", un réseau de convergences qui crée une nouvelle réalité que nous devons décrypter. C’est une manière de penser qui correspond à notre siècle. C’est un nouveau Bauhaus, une nouvelle utopie.

Comment le design peut-il répondre aux défis de notre temps, comme le changement climatique ou les flux migratoires?

"Les designers sont capables d’imaginer des scénarios pour des avenirs possibles."
Jan Boelen
Directeur artistique de Z33

Premièrement, j’espère que le design peut nous apporter des alternatives, des idées que nous n’avons pas encore formulées. Les designers sont capables d’imaginer des scénarios pour des avenirs possibles. Deuxièmement, avec cette biennale, nous voulons traiter de sujets globaux et invitant des groupes du monde entier pour en discuter et provoquer de nouvelles rencontres et connexions. À Istanbul, ce thème a pour but de bâtir des ponts plutôt que d’élever des barrières. C’est très important dans un pays comme la Turquie, où une grande partie des citoyens se sent isolée et déconnectée du reste du monde.

Que répondez-vous à ceux qui pensent qu’il faut boycotter la Turquie pour des raisons politiques?

Ne rien faire est une des façons de réagir face à une réalité. Personnellement, je suis pour une citoyenneté active. Peut-on créer des espaces de liberté où expérimenter de nouvelles règles de gouvernance? Nous avons besoin d’un changement systématique et profond à tous les niveaux sur la façon d’organiser nos sociétés.

Jan Boelen ©doc

Prenez-nous par la main. Qu’allons nous découvrir à l’occasion de cette biennale?

Nous avons six "écoles": l’école de la terre, des échelles, du temps, des courants, de la digestion et de la "déconnaissance". À l’intérieur de chacune, il y a trois types d’espace: un cabinet de curiosités où les travaux de plusieurs designers sont exposés ensemble en une seule et même installation; le deuxième espace fait la place à l’expérience, à l’apprentissage par le corps et les sensations plutôt que par le cerveau; enfin, vous avez la classe traditionnelle avec des ateliers. Une cuisine par exemple, où le savoir de plusieurs générations est transmis.

Qu’avez-vous appris personnellement en chapeautant cette biennale?

J’en retiendrai que la Turquie est un pays extrêmement riche culturellement. On a l’habitude de la réduire à cette opposition binaire entre l’Est et l’Ouest. C’est trop facile. La Turquie est bien plus complexe que ça. D’ailleurs, nous ne devrions plus penser en termes d’Est et d’Ouest. L’Est et l’Ouest ne forment plus qu’un. Nous devrions nous en réjouir.

Jusqu’au 4/11, à Istanbul: aschoolofschools.iksv.org

Dissidence turque à la Patinoire royale
"Obnoxiously Happy", littéralement, "Odieusement heureux": le titre est plutôt grinçant. Cette première exposition personnelle de :mentalKLINIK en Belgique présente quinze ans de travaux de ce duo, Yasemin Baydar et Birol Demir, créé en 1998 à Istanbul. Pour le commissaire, Jérôme Sans, c’est plus une introspective qu’une rétrospective, qui brouille les frontières: ":mentalKLINIK est un laboratoire où coexistent pratique et théorie, comme le mental se réfère à l’esprit et la clinique à la pratique", dit-il.

Ces pièces empreintes d’un humour abrasif, d’une insoutenable légèreté, se moquent avec gravité et une grâce aérienne de notre civilisation du déchet, qui a inventé ce "bonheur détestable" où nous vivons tous. Ce couple se déclare d’Istanbul et refuse de se dire turc, souligne Constantin Chariot, directeur de la Patinoire: "Pour eux, Erdogan mène une politique régressive, injure à la liberté d’expression, et Istanbul reste un îlot face à la Turquie conservatrice de l’Anatolie et d’Ankara. Installés à Bruxelles, ils conservent un atelier à Istanbul, double implantation leur prêtant une latitude d’exercer leur liberté critique."

 Le détournement de nos objets s’exerce notamment avec "Chromatic Madness", enveloppe flottante couleur fluo, ample "papier façon bonbon, film solaire et papier coton, dont ils ne dévoilent pas la composition" (ces bonbons que les parents donnent à leurs enfants, leur offrant ainsi plaisir… plus cancer ou diabète). Dans les deux pavillons saisissants en feuilles d’aluminium comme réduites en lamelles passées à la déchiqueteuse, des lumières sont désynchronisées, métaphore du couple, et des panneaux de "Dark Matters", résine goudronneuse, humeurs et résidus industriels, évoquent un Soulages furonculeux.

Enfin, des robots aspirent et recrachent des paillettes, en les triant ou en les mélangeant, conclut Chariot: "Ces machines inutiles matérialisent le temps que nous gagnons et dilapidons en pure perte. Cette esthétique de peep-show interroge la robotisation de nos corps et de nos vies: elle ne dénonce pas, elle déjoue." JFHG

>Jusqu'au 8/12/18, à la Patinoire royale d'Ixelles 

 


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