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"Le stylisme, c'est l'expression de soi"

Linda Loppa: "L’émotion, c’est mon moteur." ©Getty Images

Très tôt, l’Anversoise Linda Loppa a pensé enseignement. Ce souci de transmission l’a menée à la tête de Polimoda, l’une des grandes écoles de mode de la planète, à Florence.

L’italien de Linda Loppa est veiné d’un léger accent nordique, et ses lunettes strictes encadrent un visage délicat. Méthodique, elle n’a jamais été fashion designer, mais a toujours réfléchi à la mode, à son message et son expression. Sensible, elle est attirée par l’énergie et l’affectif. "L’émotion, mon moteur." La mode et l’Italie sont dans son ADN: "Mon père et mon grand-père étaient tailleurs. Mon grand-père italien est arrivé à Anvers à la fin de la Première Guerre mondiale. Il se mourait de tuberculose, ma grand-mère était infirmière et ils se sont connus à l’hôpital. Quatre ans plus tard, ils sont partis en Italie se marier. J’ai toujours été attirée par la Péninsule, j’ai toujours attendu son appel." En 2008, l’attente a été exaucée. Depuis lors, sa vie s’est réenracinée.

Flash-back

La mode est un art composite. "Jeune, j’étais influencée par le groupe Zero de Heinz Mack. L’art conceptuel entrait dans la mode. Le minimalisme de Marcel Broodthaers, créer à partir de rien, les notions d’obscurité, d’invisible, propres à la culture du nord, étaient déterminants."

"Au-delà du vêtement confectionné dans un atelier, une main vous pousse vers le futur et vers les autres. Sans cette relation, la mode se réduirait à de l’e-commerce."
Linda Loppa
Styliste et enseignante

À la tête de la section mode de l’académie royale d’Anvers, elle écoute ses étudiants et les invite à entendre ce que leur souffle le monde extérieur. À la charnière des années 1980 et 1990, les nouveaux venus parisiens et belges incarnent un tournant. "Cardin et Courrèges avaient régné sur les années 1970. L’époque se soustrayait au règne de la haute couture et du prêt à porter façon Cacharel. Soudain, c’était le choc de jeunes créateurs: en 1981, les Japonais de ‘Comme des Garçons’créent la sensation à Paris avec le noir omniprésent et des formes minimales. Avec Yamamoto, Jean-Paul Gaultier, Lang ou Montana, c’est l’avènement d’un prêt à porter de luxe, truffé d’humour et de collages. Et, avec Jan Fabre et Anna Teresa de Keersmaeker, le vêtement se théâtralise."

Capsule spatio-temporelle

"L’enseignement est une conversation. Si l’interlocuteur est à l’écoute, ses doutes, ses incertitudes fécondent la conversation. C’est une recherche de solutions, de climats, d’idées, de formes, de volumes. Un bon enseignant aide à révéler ces éléments. Les élèves ne sont pas vierges et transparents, mais moins ils en savent sur le secteur, mieux c’est. Dans notre école, la mode est secondaire. Nous voulons surtout faciliter la recherche et l’expression de soi."

La conférence IFFTI

La 17ème Conférence annuelle de l’IFFTI – la Fondation Internationale des Écoles des Techniques de la Mode — réunit 46 établissements supérieurs de la mode, de l’art et du design, artistes et experts du monde entier. Du 12 au 16 mai, l’édition 2015 alliera le passé monumental de Florence au caractère "hybride d’une société fluide", en flux permanent, sans identité homogène, autour de deux mots-clefs, habitus et habitat, et de six thèmes: le corps, le vêtement, la calligraphie et l’écriture, l’espace, l’image et le métier.

Autour de Jane Rapley, qui eut pour élèves Alexander McQueen ou Stella McCartney, du sociologue Michel Maffesoli, de l’historien d’art Jan Debbaut, directeur de Bozar devenu directeur des collections des musées Tate, ou de l’activiste chinois Ou Ning, du Palazzo Vecchio au Palazzo Strozzi, la conférence accueillera 5 journées d’installations et performances vidéo, expositions et débats.

http://www.iffti2015.polimodaconference.com/pane/the-event/

 

Le changement constant, le flux permanent des événements, haute couture, mode homme et femme, pré-collections (comblant le temps mort entre printemps/été et automne/hiver), collections capsules, (pièces en série et durée limitée, hors collection), etc., brouillent la perception. "Nous souhaitons distancier nos élèves de ce trop-plein. Internet rendant tout accessible, nous tentons d’orienter leur choix dans un monde culturel à facettes."

D’emblée, elle a voulu que Polimoda offre aux élèves une capsule spatio-temporelle où réfléchir sur eux-mêmes. "Lorsqu’ils repartent de Polimoda, certains nous disent: ‘je suis un autre’. C’est la plus belle des récompenses." Davantage qu’une école de mode, l’institution se veut un laboratoire d’idées, de sujets, d’études de cas sur le commerce, la communication, les tendances. "L’enseignement théorique n’est pas prioritaire: chaque jour, tout change. Il faut être flexible, se forger une identité forte et savoir quoi exprimer. Ainsi, en matière de branding, il importe de saisir le positionnement, le mode de communication du créateur, et les vecteurs du message. Dans le stylisme, sur un cursus de 4 ans, avant de travailler à l’élaboration d’une collection, l’élève doit s’affranchir des clichés." Ainsi, depuis 2008, Polimoda a profondément repensé ses pédagogies. "J’enseignais le stylisme, j’ai diversifié en intégrant une palette de matières, communication, marque, marketing, etc. En arrivant, je n’ai pas changé l’équipe, j’ai amené quelques professeurs, mais surtout réorganisé les moyens et les méthodes. Je suis devenu un catalyseur."

À Florence, la lumière inspire Linda Loppa. "Nous vivons ici dans l’histoire, qu’il nous incombe de réinventer, au présent et au futur. Cette école est une communauté où je suis présente à chaque instant. Les cultures y vivent sans tension. Tout le monde s’y sent en harmonie."

Dire non et lire l’avenir

"Il est essentiel d’apprendre aux élèves à dire non, à couper, gommer, pour atteindre l’essence de ce qu’ils veulent exprimer."

À Polimoda, la langue tient une place cruciale: sept élèves sur dix sont étrangers, de 60 nationalités. Une classe de master compte 25 étudiants de 25 nationalités: des Suédois, Africains et Chinois ont ainsi travaillé avec des Russes à un projet communication et stylisme. Sur le site Internet, Polimoda.mag publie l’interview de trois anciennes élèves qui, parlant 8 langues, ont créé un site de prévision de tendances.

Linda Loppa: "L’émotion, c’est mon moteur." ©Getty Images

La mode est une lecture du lendemain. "Au-delà du vêtement confectionné dans un atelier, une main vous pousse dans le dos, vers le futur et vers les autres. Sans cette relation, la mode se réduirait à de l’e-commerce. Or, intellectuellement, socialement, humainement, cela va bien au-delà."

Le créateur de vêtements écoute le langage du corps, qui change avec le temps et les lieux. Au Japon, Linda Loppa et Dries van Noten ont découvert des individus aux proportions différentes des Occidentaux. Au lieu d’aller à l’encontre, ils sont allés à la rencontre de ces corps autres.

CV

Directrice du département de la mode de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers (1983-2006), Linda Loppa a créé l’Institut de la mode de Flandres abrité au ModeNatie, et reçu une médaille du Parlement flamand en 2002 pour l’ensemble de son œuvre. Diplômée en 1971, elle enseigne dès 1981 et, en 1998, devient directrice du MoMu – Musée de la mode à Anvers. Elle est à la tête de Polimoda depuis janvier 2007.

Derrière la carapace du vêtement et de l’apparence, la personne est parfois méconnaissable. Inversement, il arrive que le vêtement vous colle à la peau. "J’avais vingt tenues que je ne portais jamais, je les ai données à une boutique, avant de les récupérer, car elles ne se vendaient pas. C’était comme le retour de vieux amis. Quel paradoxe… je porte les mêmes vêtements depuis si longtemps que je ne suis plus une cliente de la mode. S’habiller est devenu difficile: à quelques exceptions près, entre l’inabordable et l’ordinaire, il n’y a pas de juste milieu."

La mode doit rester une lecture de l’être.

Polimoda, fondé en 1986, compte 1300 élèves, 150 professeurs, 200 internes. 88% des élèves trouvent un emploi 6 mois après leurs études. www.polimoda.com/en/institute.html

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