Les data ouvrent un nouvel espace artistique

©Ekene Ijeoma

Et si les données n’étaient qu’un matériau de création comme un autre?

Comment dominer et interpréter les montagnes de données qui s’accumulent (5 milliards de tétraoctets s’échangent informatiquement à ce jour)? On connaît la face sombre et dangereuse de la "dataification" du monde: la marchandisation à outrance de nos données personnelles ou leur usage sécuritaire et totalitaire par les États eux-mêmes. Pourtant, ces exploitations ne sont pas les seules possibles. Ne serait-ce que parce que ces données proviennent d’une grande diversité de sources: institutions privées ou publiques, ONG, médias, entreprises, associations, citoyens…

Au travers d’une sélection pertinente de data designers, l’ouvrage lève le voile sur ce champ d’activité qui, bien que foisonnant, demeure encore confidentiel.

Aux côtés des scientifiques et des ingénieurs qui s’efforcent de résoudre le problème de leur organisation et de leur interprétation, les data designers, depuis une vingtaine d’années, entendent eux aussi jouer un rôle majeur: affronter la formalisation et l’expression de ces masses de données et "y déceler de nouvelles finalités d’usage". Dans une très grande porosité avec le monde des arts plastiques, ces aventuriers du nouveau monde cherchent à donner une forme et une matérialité tangible à ce minerai invisible, pour en extraire du sens et renouveler les manières dont le spectateur-lecteur-utilisateur peut l’appréhender.

→ Pour avoir une idée du résultat, il est conseillé d’ouvrir le livre-objet "Data design. Les données comme matériau de création", de David Bihanic. Designer, fondateur d’agence créative et maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, David Bihanic invite à prendre la mesure des enjeux de mise en données du monde. Sa sélection pertinente d’une série de data designers lève le voile sur ce champ d’activité qui, bien que foisonnant, demeure encore confidentiel. Au fil de ses dépliants, ce livre-objet scénographie une diversité d’œuvres et de projets (sculptures, installations, visualisation,…) par lesquels ces nouveaux explorateurs cherchent à ouvrir d’autres horizons et à rendre enfin lisibles de nombreux aspects de notre réalité (sociale, économique, écologique, urbaine,…).

♦L’ouvrage répartit les créations selon trois catégories: "Exhibitory design" concerne la production de savoirs nouveaux; "Explanatory design", plus pratique, vise l’acquisition de résultats avantageux; "Exploratory design", plus créative, veut exprimer, matérialiser les données dans une finalité culturelle.

"The Architecture of Radio" de Richard Vijgen

À la première catégorie appartient, par exemple, l’œuvre "Wage Islands" ("Île des salaires") d’Ekene Ijeoma (USA): cette sculpture interactive en plastique à formes urbaines, plongée dans un bassin d’eau opaque, rend visible les inégalités d’accès au logement à New York. Mise en scène saisissante de la folie immobilière de la ville.

Les migrations telles de grands oiseaux

Dans la seconde catégorie, les données disponibles relatives aux migrations – humaines et animales et souvent dues au réchauffement climatique – donnent lieu à de surprenantes créations. Avec "Inflows/Outflows", Martin Ignac (Grande-Bretagne) rend compte, à travers des réalisations graphiques, du flux de population à l’échelle mondiale entre 2006 et 2014. L’algorithme original qui analyse ces dizaines de millions de données génère des formes biomorphiques (tels de grands oiseaux), elles-mêmes évolutives.

Enfin, du côté de l’exploration, retenons, de Richard Vijgen (Pays-Bas), "The Architecture of Radio". Des ondes de toutes sortes nous parcourent, invisibles mais en expansion. Exploitant une masse de données en provenance de satellites, d’antennes et de millions de routeurs, le designer les fait exister visuellement sous la forme d’un paysage superbement poétique – anticipant qu’à l’avenir, nous aurons besoin de leur signalisation optique. Plus ludique, un collectif américain a créé, pour le compte de la New York Public Library, le datarama "On Broadway", une application web interactive exploitant, entre autres, 660.000 photos issues d’Instagram ainsi que des messages Twitter liés à des vues de Google Street. Résultat: une métaphore visuelle dynamique de la mythique avenue.

Loin de n’être qu’une abstraction, les données ont beaucoup à dire et à montrer de la complexité du réel. Leurs masses abyssales et leurs flux exponentiels fournissent un matériau inépuisable qui, par le biais de sa mise en forme esthétique, donne à notre monde de multiples nouvelles voies de plaisir et d’intelligibilité.

"Data design. Les données comme matériau de création", de David Bihanic, éd. Gallimard, 2018, 60 pages + 16 p. hors texte.

L’ouvrage est le prolongement de l’exposition "1,2,3 data", à l’Espace Fondation EDF, à Paris, jusqu’au 6 octobre 2018. www.123data.paris

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