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interview

Lionel Jadot: "Plus encore qu'hier, il faudra être capable de s'adapter à tout, adopter la stratégie du couteau suisse"

Zaventem Ateliers, de Lionel Jadot est à l'image des univers qu'il crée: les styles et les créateurs les plus opposés se mélangent. Et ça fonctionne. ©Kristof Vadino

Dans le nord de Bruxelles, Zaventem Ateliers accueille 32 ateliers indépendants. Le lieu est né grâce à une locomotive: l'architecte d'intérieur Lionel Jadot.

C'est une ancienne papeterie, un immense bâtiment de 6.000 m2, industriel certes, mais charmant quand même. Bienvenue à Zaventem Ateliers, celui de l'architecte d'intérieur Lionel Jadot qui, sous sa carcasse de fer, de briques et de verre, en abrite 32 autres. Des ateliers indépendants, mais dont le savoir-faire relève autant de l'art que de l'artisanat. Lionel Jadot et son équipe les ont "castés" avant de leur louer un espace ici. L'idée était de constituer une sorte de "hub créatif", le genre "école de Bauhaus", et de collaborer sporadiquement – ou au moins de créer une émulation permanente – sur certains projets.

Ce que Lionel Jadot s'apprête d'ailleurs à faire sur son tout nouveau chantier, celui d'un hôtel, sur l'ancien site de la "Royale" (belge), un projet hôtelier emmené par Jean-Michel André (Limited Edition Hotels) et ses associés.

On le retrouve ce soir dans son bureau, aussi grand qu'un appartement, où Lionel termine une réunion. Apparemment, il est question d'un buffet, le débat se situant entre l'achat en seconde main ou la fabrication à partir de pièces récupérées. C'est d'ailleurs l'ADN de toute son activité: "récup" ou création de pièces uniques, les siennes ou celles d'autres artistes.

Ne lui parlez pas de "green-washing": lui, ça fait 30 ans qu'il fonctionne comme ça.

Éclectisme joyeux

Autour du salon, des paniers pour chiens, une bibliothèque, une mannequin de cuir revêtue d'une chasuble et posée sur un socle d’offrande, un canapé en cuir rose et un autre doré, recouvert de tissu wax, des visages en plâtre qui nous observent dans les coins et des Noren – des tentures japonaises indigo – accrochés dans les embrasements. Dit comme ça, on frôlerait l'indigestion. Sauf qu'en vrai, ça marche vraiment.

En observant le décor, on devine immédiatement que Jadot est un homme qui aime la boxe et les deux roues, comme en témoignent le sac de frappe suspendu au plafond et la moto, genre Johnny ou route 66, posée juste à côté. Le style Johnny, plus Depp que Hallyday, soyons clairs. Son physique colle, d'ailleurs. Disons que c'est un peu Johnny Depp en version japonaise.

Pour l'apéro, il sort une bouteille de vin naturel de sa bibliothèque, pas peu fier. "J'y connais rien du tout, mais j'l'aime bien. Je l'ai acheté chez Maru, mon stam café, c'était les 3 dernières bouteilles de la cave", ajoute-t-il gaiement, en versant le rouge – très nature – dans des verres d'inspiration XVIᵉ, ramenés de Tchéquie.

"Surtout, pas de plan de carrière!"

Malgré le ralentissement ou la mise au frigo de certains projets, il explique que le confinement s'est relativement bien passé pour son atelier. Avec son équipe, ils ont même réussi à mener à bien la rénovation de trois maisons à New York, sans y mettre un seul pied. "Rien qu'en zoom et en vidéo." En revanche, les food courts et les restaurants "ont pris très cher. Heureusement, on sent tout doucement que ça repart."

"Je connais beaucoup de restaurateurs. Tous ont toujours pensé que s'ils faisaient bien leur job, rien ne pouvait leur arriver."

Notre homme sait d'ailleurs de quoi il parle. Avec ses associés, il possède également un bar, "Le Flora", à Saint-Gilles. Et comme tout le secteur, entre le mauvais temps et les règles sanitaires, le cœur n'est pas vraiment à la fête. Mais voilà, "on ouvre quand même". "Je connais beaucoup de restaurateurs, certains possèdent même plus de 30 restaurants. Comme les gens auront toujours besoin de manger, tous ont toujours pensé que s'ils faisaient bien leur job, rien ne pouvait leur arriver. Et là, bam, l’État les force à fermer. Personne n'aurait jamais imaginé une situation pareille."

"Pour moi, nous restons des mammifères, on aura toujours besoin de se renifler et de se voir."

Le monde "d'après", selon lui? "Aucune idée." Tout ce que Lionel Jadot sait, c'est qu'il a du boulot prévu pour les deux prochaines années. "Après… si ça se trouve, les gens ne voudront plus voyager, les hôtels seront moins fréquentés et je devrais peut-être un jour fermer mon atelier. Plus encore qu'hier, il faudra être capable de s'adapter à tout. Je le dis d'ailleurs à mes 3 filles: surtout, ne faites pas de plan de carrières, soyez disruptives et adoptez la stratégie du couteau suisse."

Travailler, et surtout vivre ensemble

Certains changements se font déjà sentir. Par exemple, un de ses clients a dépassé le stade du coworking, pour ouvrir bientôt à Bruxelles un espace exclusivement composé de salles de réunion, avec bar-restaurant au rez et rooftop au dernier. Conséquence de l'engouement des travailleurs qui, durant le confinement, ont trouvé plutôt sympa "de travailler de chez eux en short". Maintenant, Lionel Jadot se demande, là aussi, si ça va durer. "Pour moi, nous restons des mammifères, on aura toujours besoin de se renifler et de se voir. Il n'y a rien à faire, un zoom, c'est un échange 'sec'. Nous avons besoin de nous retrouver en vrai, pour provoquer une énergie, plus encore dans les métiers créatifs."

58
millions d'euros
Cohabs, le projet de coliving de Lionel Jadot et ses associés, vient de procéder à une gigantesque levée de fonds de 58 millions d'euros.

En revanche, et ça il en est encore plus persuadé qu'avant, le coliving a vraiment de beaux jours devant lui. Avec ses associés, d'ailleurs, Cohabs vient de procéder à une gigantesque levée de fonds de 58 millions (L’Echo 11 mai, NDLR). "La pandémie a vraiment démontré que le coliving était une très bonne réponse sociale. Quitte à être confiné, autant que ce soit avec 15 autres personnes dans une grande maison que tout seul face à son écran dans son petit appartement."

Vaccinera, vaccinera pas?

Terminant à présent nos verres, nous lui demandons s'il fait partie des "happy few" qui ont été vaccinés. On le sent perplexe. "Pas encore appelé, et c'est tant mieux. Pour le moment, je n'ai pas encore statué sur la question. Certains jours, je suis très motivé. D'autres, je me dis: est-ce vraiment une bonne idée de s'injecter dans les veines un produit vis-à-vis duquel on a zéro recul? J'aurais envie de leur dire 'teste encore ton truc avant de me piquer le bras'. D'ordinaire, les homologations prennent des années et là, en 6 moins on a un vaccin. Cela ne me rassure pas."   

Guilde contemporaine

L'apéro terminé, Jadot nous accompagne à la sortie. Dans le hall, des tas d'objets usuels sont posés sur le béton. Drôle d’endroit pour des pots, des chaises, des jerricans, des passoires ou des cages. Lionel Jadot explique alors que deux fois par an, l'Atelier expose le travail non-commercial d'un artiste. "Là, c’est Fabien Cappello qui vit à Mexico. Il a rassemblé tous ces objets qui sont encore fabriqués et vendus au Mexique. On l'a choisi car son travail pose la question de l'autonomie d'un pays et de sa capacité de résistance face à un monde où l'on ne sait plus ni par qui, ni comment sont fabriqués les objets que nous utilisons pourtant tous les jours."

Le vernissage aura lieu le 5 juin. Ce jour-là, tous les ateliers seront ouverts au public. L'occasion de découvrir cette "guilde contemporaine", comme était qualifié Zaventem Ateliers par le New York Times, récemment.

Que buvez-vous?

Apéro préféré: un moscow mule ou un rhum gingembre, mes découvertes du moment.

À table: toujours du vin rouge naturel. Je les découvre toujours grâce à mes amis qui, en général, les choisissent pour moi.

Dernière cuite: lors de la réouverture des terrasses samedi dernier. Nous avons commencé à 16h chez Flora avant de rejoindre mon ami Serge, dans son bar Calmos, et d'y terminer la soirée. J'étais gentiment pété, mais comme je rentrais en Uber…

À qui payer un verre: à Terunobu Fujimori, un architecte japonais de 80 ans qui construit notamment des maisons de thé dans les arbres. On y accède en grimpant sur une corde.

Le créateur de Zaventem Ateliers en 5 dates

1985: je quitte l'Athénée Robert Catteau pour des humanités artistiques aux Beaux-Arts, ça change ma vie. Je ne remercierai jamais assez mes parents de m'y avoir inscrit.

1989: le décès de ma mère d'un cancer foudroyant, à Noël. Au lieu de partir poursuivre mes études en Italie, je décide de rejoindre l'entreprise familiale de fabrication de sièges sur mesure. J'y ai tout appris.

1995: je rencontre ma femme à l'anniversaire de ma tante à Paris. C'est elle qui m'ouvre la porte, mais elle glisse et tombe dans mes bras. Un coup de foudre immédiat.

1999: je lance ma structure, Atelier Lionel Jadot. Un petit local dans les ateliers familiaux, à Saint-Gilles.

2016: l'ouverture de Zaventem Ateliers.

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