Un amour platonique pour la Saint-Valentin? Mais Platon n'a jamais interdit de coucher...

La philosophe Pascale Seys ©MARTIN GODFROID

À la manière de Gilles Deleuze, la philosophe bruxelloise Pascale Seys nous offre son abécédaire en butinant une réflexion philosophique dans tous les champs du monde. Aujourd'hui, A comme... Amour!

Lorsque nous vivons une relation forte avec quelqu’un sans que cet attachement ne passe nécessairement par une conclusion au lit, nous invoquons assez spontanément le nom de Platon pour donner à entendre que cette relation est purement "platonique" et nous avons tort. Croire Platon platonique ou qu’il fut un ennemi de l’amour charnel et du plaisir est un regrettable malentendu qui a pour cause le passage des écrits de Platon à travers l’interprétation chrétienne, qui a inventé cette chose triste que l’on appelle encore parfois "la continence".  

"C’est le fait même de ne pas posséder l’objet de notre amour qui nous permet de désirer."
Pascale Seys
Philosophe

Ce que Platon a vraiment dit de l’amour figure dans "Le Banquet", un livre-souvenir d’un dîner joyeusement arrosé entre amis, organisé par le jeune poète Agathon qui, la veille, a remporté un premier prix au concours des grandes Dyonisies. "Le Banquet" est donc le récit d’une "after" mémorable et mémorablement alcoolisée, où sont réunis des poètes, un médecin pédant et quelques amants jaloux.

L'Eros de la collection Fernèse a bien un sexe!

Socrate  arrive en retard et déjà un peu ivre. Il prendra la parole en dernier lieu à ce dîner pour défendre l’idée la plus importante aux yeux de Platon. Socrate dit que "l’erreur vient de ce que l’on considère l’amour du point de vue de ce qui est aimé et non de ce qui est aimant". Autrement dit, comprendre l’amour ne consiste pas tant à savoir pourquoi on l’aime (pourquoi on aime l’objet de notre amour) mais pourquoi l’on aime, c’est-à-dire, quelles sont les causes qui nous attachent à un être par l’amour.

Une question de désir

Pour Socrate, l’amour est un manque lié au désir car la nature du désir est de désirer quelque chose que l’on ne possède pas. C’est le fait même de ne pas posséder l’objet de notre amour qui nous permet de désirer. Celui qui  nous échappe est ainsi toujours, dans cette logique, celui que nous désirons le plus.

L’amour platonique  (ou l’amour socratique, qui est la même chose) soutient un point de vue qui consiste à dire que l’amour, le désir ou l’attrait de la beauté physique ou la possession par le corps est une étape fondamentale qui peut nous hisser vers un amour plus beau et plus profond qui se joue ailleurs, dans un endroit que Platon appelle "entre deux âmes".

"Ainsi l’amour platonique nous autorise à coucher. En rappelant que c’est encore mieux si l’on aime celui ou celle avec qui l’on se couche."
Pascale Seys
Philosophe

C’est que le désir peut se lasser très rapidement d’un corps si l’âme n’y est pas investie. Que le corps soit désiré, soit. Mais si, en l’autre, j’aime ce qu’il est, ce qu’il pense, ce qui l’anime, j’aime par l’âme et cet amour ne meurt pas. Cet amour est éternel et je deviens donc, en aimant,  immortel.

L’Eros de Platon est compris comme un enthousiasme, comme une fureur divine, un "endieusement" – pour reprendre la belle formule de Denis de Rougemont – qui nous fait accéder à l’immortalité. Ainsi l’amour platonique nous autorise à coucher. En rappelant que c’est encore mieux si l’on aime celui ou celle avec qui l’on se couche.

 

>Retrouvez Pascale Seys dans "Les tics de l'actu", tous les jeudis, à 8h45, dans la Matinale de Musiq3, le samedi, à 11h, dans "La couleur des idées" (en partenariat avec L'Echo) et sur la page Facebook de la chaîne classique de la RTBF.

Qu'est-ce que l'âme?


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