Loin du ministère, la culture

©Kristof Vadino

Directrice des éditions Actes Sud, Françoise Nyssen a fait un passage éclair au ministère français de la Culture. Dans un livre, elle revient sur cet épisode et sur ses épreuves, ses convictions, ses aventures.

En exergue de son livre, Françoise Nyssen cite Edgar Morin: "À force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel". Son passage au ministère français de la Culture l’aurait-elle rendue plus philosophe? Au sujet de ces dix-sept mois, elle consacre évidemment de nombreuses pages. Mais, tout d’abord, la vie: la sienne bien sûr, mais aussi celle des autres. Des paragraphes sobres, courts; jamais elle ne s’épanche. On y voit le chemin déjà parcouru, la vie qui passe et la vie qui reprend ses droits, y compris dans les moments les plus terribles, comme le suicide de son fils. Ce livre, "qui est un livre de transmission et non d’écrivain", précise-t-elle, est l’occasion de revenir à l’essentiel: "Toute ma vie, j’ai estimé que je devais être capable de tout recommencer à zéro, quitte à faire des ménages."

Bien que très tôt passionnée par les livres, elle opte pour des études scientifiques qui ne semblent pas la destiner directement à un futur métier d’éditrice. Comme tout un chacun, elle cultive une mythologie personnelle, ses menus détails qui apparaissent comme des phares dans les nuits parfois si sombres d’une vie: "Je garderai toujours le souvenir de l’odeur du poêle à charbon que ma grand-mère allumait le matin pour y faire rôtir les toasts. C’est mythique pour moi, c’est ma madeleine de Proust. La culture était très présente chez eux." Elle côtoie la grande pianiste Clara Haskil et se rappelle avec émotion de la première fois où elle a entendu Barbara chanter "Gottingen".

"Une politique amplifiée de soutien à la traduction doit être menée. Ce travail est essentiel pour la compréhension mutuelle des peuples et le dialogue entre eux."
Françoise Nyssen

Mais c’est aussi la militante qui se dévoile au fil des pages: "J’ai travaillé dans un cabinet d’architecture. Le soir et le week-end, je militais dans les comités. Je ne me nourrissais pas d’écrits politiques, je préférais les romans, et je n’avais pas une approche théorique de la situation. J’étais une citoyenne active, au plus près du ‘terrain’, et j’ai toujours fonctionné ainsi."

Au ministère, elle cherchera à mettre en place une politique de réaffectation des lieux, consciente que la ségrégation sociale repose sur une ségrégation spatiale: "J’ai œuvré, contrairement à ce que certains ont pu penser, pour la préservation du patrimoine. Mon credo est simple: pourquoi démolir, lorsqu’on peut partir des bases existantes pour imaginer autre chose?" Si elle doute très souvent, elle ne manque pas d’idées claires à propos de certaines choses: "Je suis nourrie par une certitude: l’intelligence est collective".

©doc

Cette intelligence collective, elle va l’expérimenter avec son père, Hubert Nyssen, personnage tout à la fois fascinant et insaisissable, tant il virevolte d’une activité à l’autre: "À côté de lui, je me sentais complexée, moi la petite scientifique n’ayant pas fait d’études littéraires. Il représentait pour moi un puits de connaissance et sa créativité n’avait pas de limites." C’est la période de la fondation des éditions Actes Sud. La province, Arles: "Les gens étaient atterrés que je parte vivre dans le Sud sans réel statut. J’étais déconsidérée socialement. Vivre en province, c’était l’opprobre."

C’est le temps de la bohème, de la débrouille, des difficultés et des premières réjouissances. Mais c’est surtout la découverte d’une vérité: être éditeur est un engagement. Le sien consistera notamment à favoriser les liens entre les cultures. "Je pense qu’une politique amplifiée de soutien à la traduction doit être menée. C’est une politique publique indispensable aujourd’hui pour pouvoir échanger les littératures et les idées. Ce travail est essentiel pour la compréhension mutuelle des peuples et le dialogue entre eux."

L’intérêt général

Musiq3/L’Echo - La couleur des idées

Chaque mois, L’Echo proposera, en partenariat avec Musiq3/RTBF, un entretien avec une personnalité culturelle qui fait l’actualité. Ce samedi, à 11 heures, sur Musiq3, retrouvez Françoise Nyssen en live. Elle sera interrogée par Pascale Seys dans son émission "La couleur des idées". Prochain rendez-vous commun: le philosophe français Alain Badiou.

www.rtbf.be/musiq3/emissions & www.lecho.be

C’est précisément ce goût pour l’intérêt général qui va la pousser à accepter la fonction de ministre de la Culture, qu’elle refuse pourtant dans un premier temps. Si le programme culturel du jeune président la séduit, ce dernier sera pourtant largement absent par la suite… Très vite, elle se confronte à la rigidité d’Édouard Philippe et à la cohorte de conseillers qui la brident quasi systématiquement. Elle qui désire travailler en étroite collaboration avec le milieu de l’éducation, comprenant toute l’importance de la pratique artistique dès le plus jeune âge, se heurte également aux acteurs de la culture qui ne comprennent pas sa démarche. Son fameux pass-culture ne fait pas l’unanimité. Elle n’a de cesse pourtant de rappeler sa vision: "Un ministre de la culture doit se préoccuper de l’ensemble des citoyens, car la culture touche tout le monde et pas uniquement une élite." D’autre part, elle ne tarde pas à découvrir les contraintes de la fonction. "Cela a été une souffrance pour moi pendant ces dix-sept mois de me dire qu’il fallait constamment prendre en compte les questions de communication."

Son histoire montre particulièrement bien l’isolement progressif généré par le pouvoir et les difficultés rencontrées par quelqu’un qui s’immisce dans ce milieu sans en connaître les codes: "Je suis arrivée au ministère ne sachant rien de la vie politique. C’était abyssal. Le noir absolu." De cette expérience, elle n’a pourtant gardé aucune rancœur ni véritable regret, mais seulement une conviction plus que jamais ancrée en elle: "Nous sommes culture. La façon de communiquer et de découvrir l’Autre passe par la culture, elle passe par les livres, par le théâtre, par la musique…" Pour elle, l’heure est donc désormais à l’essentiel: vrai plaisir et seule nécessité. L’urgence attendra.

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