A comme "Annus Coronavirus" ou l'envol du Cygne noir

Yulia Gadalina (c) Libre pour usage commercial.

À la manière de Gilles Deleuze, la philosophe bruxelloise Pascale Seys nous offre son abécédaire en butinant une réflexion philosophique dans tous les champs du monde.

Dans le journal Daardaar du 12 mars dernier, l’entrepreneur belge Peter Hinssen s’est fait l’écho d’un mémo envoyé le 6 mars par Sequoia Capital, une société active dans le secteur du capital risque de la Sillicon Valley. Le mémo, adressé à toutes les start-ups dont la société d’investissement détient une participation, résumait la situation de la façon suivante: "Le coronavirus sera le cygne noir de l’année 2020". 

Le terme "Cygne noir" fait référence à une théorie, en même temps qu’au titre d’un ouvrage écrit en 2007 par le statisticien libanais Nassim Nicholas Taleb. La "théorie du cygne noir" ou "théorie des événements cygne noir", examine le principe selon lequel l’on appelle "cygne noir" l’apparition d’un événement rare et imprévisible, qui a une très faible probabilité de se dérouler mais qui pourtant, s'il se réalise, a des conséquences totalement inédites et d’une ampleur phénoménale. La théorie du cygne noir est une description de la "puissance de l’imprévisible", un phénomène aberrant, qui survient en dehors de toute prédiction, et qui prend tout le monde par surprise.

Le problème des banques par Nassim Nicholas Taleb

"Rara avis in terris nigroque simillima cygno": "un oiseau rare dans le pays, rare comme un cygne noir", l'expression est utilisée par le poète latin Juvénal dans sa sixième "Satire", qui sera citée par Victor Hugo, aux côtés de Dante, Shakespeare et Michel-Ange parmi ceux qu’il appelle "les hommes-océans". Hugo déclare précisément: "C’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l'océan".[

Le cygne noir dans l'Antiquité

Á l’époque de Juvénal, les naturalistes estimaient qu'il n'existait pas de cygne noir. D’ailleurs un autre poète de Lombardie, Virgile parlait de "niveos cygnos" et de "candidior cygnis", c’est-à-dire des cygnes blancs ou de couleur commune à la craie et, à la même période, Ovide évoquait l’" albus olor" d’où  proviendront les mots "Alpes" en raison de leurs sommets blancs et "Albion" à cause des falaises de craie.

La théorie du cygne noir est une description de la «puissance de l’imprévisible», un phénomène aberrant, qui survient en dehors de toute prédiction, et qui prend tout le monde par surprise.

Le cygne noir est donc une métaphore qui témoigne de l’extrême fragilité de nos façons d’appréhender l’histoire et ses chocs. Il témoigne aussi, en creux, de notre arrogance fanfaronne, de nos fausses certitudes. Car le Cygne noir est l’évènement inconcevable et inaudible, qui n’existe pour personne, jusqu’au jour où l’on découvre le contraire. C’est ainsi que le 10 janvier 1697, une exploration conduite par l’officier de marine hollandais Willem de Vlamingh, au départ d’Amsterdam, découvre stupéfaite de nombreux cygnes noirs, en Australie Occidentale. Une seule observation venait pulvériser d’un seul coup une certitude absolue et à l’impossible, le monde entier était, en une fois, tenu.

C’est à un "biais cognitif" en forme de cygne et de signal que nous sommes tous et toutes confrontés aujourd’hui, à l’échelle mondiale. Car tous, craintifs devant les autres et confinés dans nos maisons, nous sommes sidérés comme devant un cygne noir.

C’est que les hommes et les femmes, contraints à l’isolement, ont compris que nous sommes des êtres d’art, de culture, de liens et de partage.

En Italie, pour survivre au confinement, les enfants de Verdi et de Rossini chantent sur leurs balcons pour habiter les rues désertes de musique. C’est que les hommes et les femmes, contraints à l’isolement, ont compris que nous sommes des êtres d’art, de culture, de liens et de partage. En espérant des jours meilleurs, repliés dans nos maisons, dans nos foyers, l’heure est à la culture de l’intériorité. C’est peut-être le bon moment pour nous demander, au moment où des vies et des morts sont comptés, ce qui compte véritablement pour nous, ce qui a de la valeur et ce à quoi nous tenons le plus.

>Retrouvez Pascale Seys dans "Les tics de l'actu", tous les jeudis, à 8h45, dans la Matinale de Musiq3, le samedi, à 11h, dans "La couleur des idées" (en partenariat avec L'Echo) et sur la page Facebook de la chaîne classique de la RTBF.

©MARTIN GODFROID

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