A comme Aristophane, ou les origines de l'amour

Cette semaine, la philosophe bruxelloise Pascale Seys se penche sur les origines de l’amour en convoquant l’auteur grec et son analyse pour le moins moderne de l’attirance des sexes...

Aristophane est un auteur de théâtre grec qui apparaît comme personnage dans le discours sur l’amour que Platon écrit sous le titre "Le Banquet". Il faut croire qu’à l’époque des guerres du Péloponnèse déjà, il était coutumier, en fin de soirée, de discuter du problème universel qui consiste à savoir ce qu’aimer veut dire et à quelles conditions, et pourquoi les hommes viennent de Mars et les femmes, de Vénus.

Le problème est complexe et chacun des invités au banquet – amant, poètes, médecin – y va de sa thèse: l’amour est un dieu beau (ou son envers, l’amour est une chose vulgaire), l’amour est un profond désir d’immortalité que les artistes accomplissent à travers une belle œuvre tandis que les personnes ordinaires se prolongent à travers leur progéniture, l’amour est l’harmonie du monde, etc.

Il s’agit d’une conception de l’amour comprise comme nostalgie d’une fusion bienheureuse – que Freud appellera le "désir archaïque".

Or une thèse d’Aristophane a sédimenté dans nos représentations culturelles: il s’agit d’une conception de l’amour comprise comme nostalgie d’une fusion bienheureuse – que Freud appellera le "désir archaïque". 

Aristophane raconte qu’à l’origine, il y avait trois catégories d'êtres humains et non deux, comme aujourd’hui: le mâle, la femelle, et l'androgyne. La forme humaine était celle d'une sphère pourvue de quatre mains, de quatre jambes et deux visages, d’une tête unique et de quatre oreilles, de deux sexes et le tout à l’avenant. Les humains se déplaçaient en avant ou en arrière comme des culbutos, et, pour courir, ils roulaient sur leurs huit membres avec une vélocité fulgurante.

Toute la séduction et la sensualité de la "Vénus d'Urbino" peinte par Le Titien en 1538. (c) Musée des Offices, Florence - domaine public

Diviser les hommes, au sens propre

Aussi, les dieux prirent peur d’être surpassés et il fut décidé, au sommet de l’Olympe, d’affaiblir les hommes en les divisant. Zeus ordonna que l’on nous coupât en deux, sur toute la longueur, exactement à la façon d’une sole. Il demanda ensuite à Apollon de retourner notre visage et de coudre notre ventre du côté de la coupure. C’est cela-même, notre nombril: la cicatrice de la blessure qui nous rappelle que nous avons été séparés de notre moitié perdue.

Chaque moitié, regrettant sa moitié, avait un désir impérieux de la retrouver et, ajoute Aristophane, cette moitié se languissait au point de se laisser mourir de faim et d'inaction. Lorsqu’une moitié était morte, elle en cherchait une autre avec qui s’étreindre et c’est ainsi que l’espèce s’éteignit peu à peu. Zeus fut pris de pitié ou, plus exactement, il redouta la disparition de ses adorateurs et décida de déplacer les organes sexuels à l'avant du corps. Ainsi naquit le plaisir sexuel, destiné à soulager les amants de la perte originelle de leur moitié perdue.

Certains hommes recherchent leur moitié perdue hommes, certaines femmes recherchent leur moitié perdue femme tandis que l’androgyne – cette forme mixte composée des deux sexes féminins et masculins –  recherche un partenaire hétérosexuel. Et voilà, comment un mythe ancien explique de manière moderne et sans stéréotype de genre, le mystère de l’attirance des sexes.

>Retrouvez Pascale Seys dans "Les tics de l'actu", tous les jeudis, à 8h45, dans la Matinale de Musiq3, le samedi, à 11h, dans "La couleur des idées" (en partenariat avec L'Echo) et sur la page Facebook de la chaîne classique de la RTBF.

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