A comme Hannah Arendt ou comment éviter le mal en continuant à penser

Hannah Arendt (Oct. 14, 1906 - 1975) © Ryohei Noda on Wikimedia Commons: https://www.flickr.com/photos/g4gti/6246088123/in/photostream/

Relisons Arendt pour affûter notre capacité à décider et opérer des choix qui vont nous tenir responsables de l’avenir face à l’effondrement du monde commun, nous intime la philosophe bruxelloise Pascale Seys.

"Les mouvements totalitaires sont des organisations massives d’individus atomisés et isolés."
Hannah Arendt
Philosophe

"On trouve sa place dans le temps et dans le monde quand on pense", déclarait Hannah Arendt. Née en 1906, à Hanovre, et décédée à New York en 1975, la philosophe a écrit une œuvre majeure qui s’est imposée comme une référence essentielle pour comprendre les régimes totalitaires du XXème siècle.

Brillante élève de Husserl, de Heidegger et de Jaspers, Arendt a vingt-sept ans lorsque se produit l’incendie du Reichstag. Elle s’exile à Paris avec son premier mari qu’elle a épousé en 1929, le philosophe et journaliste Günther Anders, futur auteur de "L’obsolescence de l’homme" (essai publié en 1956 et traduit en 2002). Secrétaire de Germaine de Rothschild, elle travaille pour la ligue internationale contre l’antisémitisme et pour l’agence juive de Paris.

"On pourrait résumer sa pensée d'Arendt comme ceci: est-ce que le mal en politique – est-ce que des choix collectifs, justifiés par un système et par une idéologie de la peur – aurait quelque chose à voir avec l’absence de pensée?"

Arendt fréquente à l’époque Raymond Aron, Sartre et Walter Benjamin. Elle divorce en 1937, se remarie avec le philosophe Heinrich Blücher, puis viennent les années noires: Arendt est déportée en 1940 dans le camps de Gurs dont elle est libérée et obtient un visa pour les États-Unis où elle enseignera la philosophie politique jusqu’à la fin de sa vie dans différentes universités américaines. Envoyée par le New Yorker, elle assiste au retentissant procès d’Adolphe Eichmann à Jérusalem, en 1961, à qui elle consacre un essai dans lequel apparaîtra le concept controversé et maintes fois commenté de "banalité du mal".

Hannah Arendt et la banalité du mal.Extrait du film "Hannah Arendt" de Margarethe von Trotta.

Nazisme et le stalinisme, fondements de l’architecture du monde contemporain

Marquée par le naufrage moral et politique de l’Europe, la vie d’Arendt est le véritable point d’ancrage de sa pensée. En 1945, la philosophe se demandait si ce qui s’était passé en Europe – à savoir la conjonction de deux types de totalitarisme, c’est-à-dire le nazisme et le stalinisme – ne pouvait être considéré comme le fondement de l’architecture du monde contemporain. Ainsi a-t-elle tâché d’analyser les mécanismes de la haine dont se nourrissent les systèmes totalitaires, la machine de mort planifiée que fut le nazisme, les notions d’autorité, de domination, de démocratie, d’espace public, qui sont autant de concepts qu’elle a repensé, revisité afin de comprendre l’essence de nos sociétés modernes.

L’on pourrait résumer sa pensée comme ceci: est-ce que le mal en politique – est-ce que des choix collectifs, justifiés par un système et par une idéologie de la peur – aurait quelque chose à voir avec l’absence de pensée? Ou positivement, est-ce que l’activité de penser, l’activité qui nous pousse à examiner tout ce qui arrive, n’est pas ce qui nous empêche, ultimement, d’épouser des causes destructrices?

"Juger", son dernier volume inachevé, publié à titre posthume, portait sur la question du jugement compris à partir de sa racine grecque "Krisis", qui renvoie à une capacité de décider et d’opérer des choix qui nous tiennent responsables de l’avenir face à l’effondrement du monde commun. À relire d’urgence en ces temps de nécessaire réinvention des fondamentaux démocratiques.

>Retrouvez Pascale Seys dans "Les tics de l'actu", tous les jeudis, à 8h45, dans la Matinale de Musiq3, le samedi, à 11h, dans "La couleur des idées" (en partenariat avec L'Echo) et sur la page Facebook de la chaîne classique de la RTBF.


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