L'abécédaire | Pascale Seys inspirée par "l'affaire Benjamin Griveaux"

Pascale Seys (c) doc ©MARTIN GODFROID

À la manière de Gilles Deleuze, la philosophe bruxelloise Pascale Seys nous offre son abécédaire en butinant une réflexion philosophique dans tous les champs du monde. Aujourd'hui, A comme... Ailes!

En général, on les accorde au pluriel, comme celles de Pégase, d’Hermès, des anges de la tradition chrétienne et des dragons des contes populaires. Si nous tournons nos regards vers le ciel, la danse des insectes, l’envol des oiseaux et celui de leurs copies modernes en acier, témoignent qu’elles vont toujours par deux et qu’elles sont un signe de liberté et d’élévation.

«Les mortels le nomment l’Amour (Éros) qui a des ailes; mais les dieux l’appellent Ptéros («l’être ailé»), parce qu’il a la vertu d’en donner.»
Homère
cité par Platon

Il n’est guère étonnant, dès lors, que l’on invoque les ailes pour décrire la pensée en mouvement ou que, depuis Platon et la célèbre analogie qu’il propose dans son dialogue sur la beauté, "Phèdre", l’âme soit assimilée à un attelage ailé ou à une plume légère. Platon dit, en effet, que, jadis, dans une vie antérieure, parfaite comme celle des dieux "l’âme était tout ailes" (XXXI) et que notre âme, sous l’effet de la vision de la beauté ici-bas, ressent un genre de trouble, d’effervescence et de bouillonnement qui, sous l’effet de la beauté, lui rend ses ailes, la rend plus légère et la hisse vers les hauteurs d’où elle a chu en s’incarnant: la beauté est un tiramisu.

De la même façon, lorsque nous tombons profondément amoureux, nos âmes s’élèvent à tire-d’aile et nous reconduisent, comme jadis, à la proximité des dieux, dans cette partie du ciel que n’a chanté aucun poète tant le défi est grand. Et Platon de citer  Homère: "Les mortels le nomment l’Amour (Éros) qui a des ailes; mais les dieux l’appellent Ptéros ("l’être ailé"), parce qu’il a la vertu d’en donner".

Pieter Breughel l’Ancien, "Paysage et la chute d'Icare" (1558) (c) Musées royaux des Beaux-Arts

Se brûler les ailes

Malheureusement, dans leurs désirs fougueux et parfois désordonnés, certaines âmes dégringolent dans le ciel en une pagaille inaudible, avant d’avoir pu contempler les beautés célestes. Lors de leur chute, leurs ailes se rabougrissent et tombent: cela s’appelle en langage moderne: se "brûler les ailes".

Pieter Breughel l’Ancien a saisi cette expérience dans un tableau célèbre, "La chute d’Icare", qui s’inspire des "Métamorphoses" d’Ovide. Ivre de hauteurs, s’étant brûlé les ailes de cire fabriquée par son père Dédale, pour avoir trop approché du soleil, l’Icare du seizième siècle, disparaît, englouti dans la mer et dans l’indifférence générale de ses contemporains: un paysan qui laboure son champ, un pêcheur et un berger, concentrés sur leur tâche, occupés qu’ils sont aux petites choses du quotidien.

La quête de l’absolu nous grise et nous élève, mais le risque est grand à vouloir voler trop haut ou à rêver d’aller trop loin.

C’est comme si la nature semblait indifférente au destin d’Icare. Le mythe de Platon, comme celui d’Icare, nous rappelle que la quête de l’absolu nous grise en même temps qu’elle nous plonge dans un état d’ivresse et nous élève mais que le risque est grand à vouloir voler trop haut ou à rêver d’aller trop loin. Car plus dure sera la chute; cela s’appelle "tomber de haut".

>Retrouvez Pascale Seys dans "Les tics de l'actu", tous les jeudis, à 8h45, dans la Matinale de Musiq3, le samedi, à 11h, dans "La couleur des idées" (en partenariat avec L'Echo) et sur la page Facebook de la chaîne classique de la RTBF.

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