L'arbre de Porphyre abattu par un rhizome

A comme Arbre (de Porphyre). Toute notre connaissance s’est construite sur ce modèle hiérarchique vertical. Mais celui-ci se voit contesté par une nouvelle organisation, horizontale, le rhizome...

Il existe un arbre qui ne correspond à aucune espèce particulière connue. Son nom est "arbor porphiriana", l’arbre de Porphyre qui pourrait suggérer, si l’on s’en tient à l’étymologie, qu’il s’agit d’un arbre rouge. En réalité, il s’agit d’un arbre de la connaissance attribué à une personne qui s’appelle Porphyre, un nom qui peut résonner étrangement à nos oreilles modernes alors que s’il s’était appelé Gaston Leroux ou Maurice Leblanc, personne n’aurait relevé la bizarrerie.

Porphyre est un philosophe néo-platonicien qui serait libanais s’il avait vécu à notre époque. Son arbre est un arbre de la connaissance ou un arbre épistémologique. Il fonctionne selon un modèle hiérarchique propre à tout arbre – les racines, le tronc, les différentes branches, les rameaux, etc. – ce qui s’avère pratique lorsque l’on veut s’appuyer sur une logique de construction qui permet de classer les êtres en genre et en espèces puis en sous-genres et sous-espèces.

Hiérarchiser les choses

Le travail de l’esprit consiste à spécifier davantage les choses en les distinguant, en les hiérarchisant à partir d’une structure arborescente que Porphyre a présentée dans son "Introduction aux Catégories" d’Aristote. On a aussi appelé cet arbre du nom de scala praedicamentalis ("échelle de la prédication"). Toute notre connaissance s’est construite sur ce modèle qui classifie le réel dont il fait l’inventaire et il a longtemps été appris par les étudiants en logique.

Arbor prphyrii tiré de Purchotius, "Institutiones philosophicae I", 1730. (c) Wikipedia

Or, la connaissance évolue. L’arbre de Porphyre de Tyr est mis à mal aujourd’hui par un autre type de structure épistémologique: après le "Tree of life", place au "web of live" où la structure dominante, qui peut aussi bien expliquer la vie de notre cerveau, la plasticité du fonctionnement de nos neurones ainsi que ceux des trous noirs et des galaxie, c’est le rhizome: plus de figure racine, tronc branches mais comme l’indique le mot rhizôma qui veut dire "touffe de racines", un modèle descriptif et épistémologique dans lequel l’organisation des éléments ne suit pas une ligne de subordination hiérarchique – avec une base, ou une racine, prenant origine de plusieurs branchements, selon le modèle de l’Arbre de Porphyre –, mais nous sommes en train de construire un nouveau modèle selon lequel tout élément peut affecter ou influencer tout autre.

Avec le rhizome, plus de figure racine, tronc branches mais un modèle descriptif et épistémologique dans lequel l’organisation des éléments ne suit pas une ligne de subordination hiérarchique.

L'alternative proliférante du rhizome

C’est ce modèle que Gilles Deleuze a mis en évidence avec pour conséquence que, comme dans internet, le rhizome est mobile, souple, multiple, proliférant, autonome, ductile, labile – ce que l’on appelé la critique du "fondationnalisme" donc une critique du modèle de Porphyre, à ne pas confondre avec les fondamentalismes. N’a-t-on pas lu dans la presse des analyses qui montrent que le terrorisme n’est pas un arbre mais un rhizome?


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