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Caroline Guiela Nguyen, le monde sur un plateau

Dans "Conte Fantastique", le second volet du cycle Fraternité, monde se relève d’une catastrophe, une éclipse qui a fait disparaître la moitié de l’humanité. ©Christophe Raynaud de Lage

Que ce soit par l’atelier d’écriture, la scène ou la transmission orale, nombreux sont les artistes et les opérateurs culturels à ouvrir les portes de la création à des personnes qui en sont éloignées. Focus sur quatre initiatives qui ont émergé cette année...

Depuis dix ans, le théâtre de Caroline Guiela Nguyen convoque le monde sur ses plateaux pour tenter de réparer nos failles et faire des liens, autrement...

Artiste associée du Théâtre de l’Odéon à Paris, Caroline Guiela Nguyen était au programme du 75e Festival d’Avignon avec "Fraternité". "Conte fantastique", le second volet de "Fraternité", est un spectacle ambitieux, tant par sa durée que par sa distribution. Il s'agit d'une création du Studio Théâtre National Wallonie-Bruxelles, co-produite par le Théâtre de Liège et soutenue par le programme européen Prospero.

Mélanges d'univers

Née en 1979 dans le sud-est de la France, fille d’immigrés (une mère d’origine vietnamienne, un père pied-noir séfarade), l’autrice et metteuse en scène étudie la sociologie avant de se tourner vers le théâtre, où elle peine dans un premier temps à trouver ce qu’elle recherche:  "J’ai un grand amour pour le cinéma et je me souviens que, face au film d’Abdellatif Kechiche, La graine et le mulet, je me suis demandé pourquoi ça n’existait pas au théâtre? Pourquoi on y gommait les accents et les différences sociales?"

"La langue est comme un territoire pour chaque personnage. Tout mon travail d’écriture est d’essayer de conserver la façon qu’a chacun de parler, en fonction des milieux sociaux, spirituels et géographiques. La langue raconte tout ça et crée des espaces propres à chacun."
Caroline Guiela Nguyen
Autrice et artiste associée du Théâtre de l'Odéon de Paris

Dès ses premiers spectacles, en 2011-2012, la jeune femme cherche à faire monter sur scène des gens d’horizons très différents."Le théâtre me rendait triste car je n’y entendais pas le bruit du monde", confie-t-elle. Elle commence alors à mélanger comédiens amateurs et professionnels, cette distinction n’étant pas significative pour elle. "Ce geste-là m’était vital, d’avoir d’autres corps, visages et récits sur les plateaux. Ma compagnie n’a cessé d’aller se chercher dans cette direction-là."

Dès 2012, "Le baiser d’Emma" rassemblait des profils distincts les uns des autres, fédérant, sur scène, une vingtaine de personnes très éloignées de la création : "Avoir la sensation que les mondes se rencontrent et dialoguent, c’est le défi théâtral et social d’aujourd’hui" déclare celle qui n’a cessé, depuis lors, de ramener le monde au plateau.

Le retentissant succès de "Saïgon", dont la distribution était presque entièrement vietnamienne (chacun s’exprimant dans sa langue), prouve que l'autrice a su s’emparer d’une question sensible. "La langue est comme un territoire pour chaque personnage. Tout mon travail d’écriture est d’essayer de conserver la façon qu’a chacun de parler, en fonction des milieux sociaux, spirituels et géographiques. La langue raconte tout ça et crée des espaces propres à chacun – c’est ce qui me bouleverse le plus!"

Fraternités multiples

Cette façon d’envisager le théâtre, qui mène à des protocoles de travail très spécifiques, comme le moment des repas. "On doit prendre en compte plein de réalités différentes: la vie en coulisses ressemble à ce qui est raconté dans le spectacle. J’aimerais inventer un regard qui permette de suivre ce processus. Nous allons créer du contenu numérique pour raconter le travail à travers des personnages issus de réalités très différentes, comme un début de série web… "

"La dimension européenne est à l’intérieur même de nos spectacles et il est à la fois cohérent et gratifiant de pouvoir travailler avec des partenaires de plusieurs pays"
Caroline Guiela Nguyen
Autrice et artiste associée du Théâtre de l'Odéon de Paris

La réalité sanitaire avec laquelle Caroline Guiela Nguyen a travaillé pour "Fraternité" a cependant imposé de nouvelles contraintes. "En tant que metteuse en scène, je suis habituée à l’angoisse, mais c’est la première fois que j’avais peur pour la vie des gens. Créer en temps de pandémie nous a empêché de développer ces espaces de partage qui sont extrêmement importants pour faire se rencontrer les gens: il a fallu créer des bulles. Malgré cette injonction à la distance, le groupe a redoublé d’attention à l’autre!" Une attention qui résonne avec la thématique de cette création en quatre étapes, la première, "Les Engloutis", étant un court-métrage de fiction réalisé avec les détenus d’une prison masculine, à Arles.

Le 3e volet, "L’Enfance, la Nuit", sera créé en 2022 à la Schaubühne de Berlin. La metteuse en scène y est aussi associée. "La dimension européenne est à l’intérieur même de nos spectacles et il est à la fois cohérent et gratifiant de pouvoir travailler avec des partenaires de plusieurs pays", déclare celle qui a bénéficié du soutien du réseau Prospero pour "Fraternité', dont une partie des répétitions a eu lieu dans les locaux du Théâtre National.

Passionnée d'histoires

Pas moins de treize comédiens amateurs, âgés entre 21 à 80 ans, ont accepté de vivre cette aventure du début à la fin: "Je ne fais aucune distinction entre amateurs et professionnels, ils sont mobilisés de la même façon dès le premier jour des répétitions, et, le plus souvent, les spectateurs n’arrivent pas à repérer la différence!" précise Caroline Guiela Nguyen, qui confie avoir eu besoin de deux ans pour réaliser ce casting avec l’aide d’une professionnelle et d’Instagram.

Sur scène, elle n’aborde jamais leur vie privée: "Je ne travaille pas sur la biographie des comédiens, ce n’est pas une relation saine. J’amène un lieu, une situation, une histoire, je leur propose des visions. Beaucoup de personnes qui travaillent avec des amateurs recherchent des esthétiques ou des gestes où le réel est très présent, tandis que moi, j’adore la fiction."

Un amour pour les histoires qui est à l'origine de ce grand "Conte fantastique", où le monde se relève d’une catastrophe – une éclipse qui a fait disparaître la moitié de l’humanité. Les humains restants se mettent à créer des centres où prendre soin les uns des autres – un "bureau des consolations" inspiré des lieux de rétablissement des liens familiaux de la Croix-Rouge française: "les gens arrivent à se reconnaître grâce à cette altérité au plateau. Il y a tellement de propositions de corps différents qu’on peut s’imaginer la fraternité représentée dans sa diversité."

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