"En thérapie", quand les séries soignent

Frédéric Pierrot en psy et Mélanie Thierry en patiente, dans «En thérapie», la nouvelle série de Toledano et Nakache. ©© Les Films du Poisson

À condition de tolérer les diagnostics de "mère phallique", les interprétations de rêves et autres punchlines lacaniennes, l’adaptation française d'"En thérapie" par Éric Toledano et Olivier Nakache ("Intouchables", "Le sens de la fête") semble vouloir prendre soin de nous. Une série à découvrir sur Arte dès ce jeudi.

Le dispositif est d’une simplicité déconcertante: une pièce, un patient, un épisode, chaque semaine. Bienvenue dans le bureau de Philippe Dayan (Frédéric Pierrot), psychanalyste, où nous accompagnerons 7 personnages, pendant 7 semaines de leur thérapie au lendemain des attentats des Paris, en 2015.

Chaque lundi, le psy reçoit Ariane (Mélanie Thierry), une chirurgienne en première ligne le soir des attentats, en prise à un "transfert amoureux carabiné"; le mardi, c’est la séance d’Adel (Reda Kateb), un agent de la BRI mobilisé au Bataclan; puis c’est au tour de Camille (Céleste Brunnquell), une jeune prodige de la natation qui n’attend du psy qu’un papier attestant qu’elle ne s’est pas volontairement cassé les deux bras; vient ensuite le couple en crise de Léonora et Damien (Pio Marmaï et Clémence Poésy). La semaine se clôture avec Esther (Carole Bouquet), qui écoute à son tour Philippe, dont il ne faudrait pas croire que son air concentré dissimule autre chose qu’une inquiétude existentielle.

À la française

À l’origine, il y avait la série israélienne "BeTipul", dont les créateurs Hagai Levi, Nir Bergman et Ori Sivan ont imaginé le dispositif minimaliste, un huis clos fait de silences et de plans très rapprochés. Flairant le bon filon, HBO s’en est ensuite emparé pour produire la version américaine du show, bientôt suivie des adaptations roumaine, néerlandaise, brésilienne, russe ou encore japonaise.

La team Toledano-Nakache sait parler au public français, activer sa corde sensible. Les bons sentiments ne sont jamais loin, dans "En thérapie" non plus.

C’est que le concept est puissant: il permet à ceux qui s’en emparent de raconter, à partir de souffrances individuelles, les failles d’un pays entier, d’une époque. Dans cette version française donc, ce sont les attentats du 13 novembre qui seront le fil rouge des séances. Pour certains, la tragédie agira en catalyseur et précipitera les incertitudes qui leur sont propres. Pour d’autres, le lien sera plus distendu mais viendra se superposer à des difficultés déjà identifiées.

À la tête du projet, Eric Toledano et Olivier Nakache, le duo de réalisateurs d’"Intouchables" en 2011, du "Sens de la Fête" qui met en scène Jean-Pierre Bacri dans l’un de ses derniers rôles principaux, ou encore de "Hors Normes" en 2019. Autant dire que la team Toledano-Nakache, qui s’essaye ici pour la première fois au format sériel, sait parler au public français, activer sa corde sensible. Les bons sentiments ne sont jamais loin, dans "En thérapie" non plus.

La difficulté de l’adaptation tient dans l’appropriation d’un agencement narratif, spatial, temporel, qu’on n’a pas choisi. Mais les contraintes sont fertiles et, dans un décor parisien, "En thérapie" à la française témoigne de subtilité en offrant sa version façonnée de plans longs et d’enchaînements lents, qui laissent aux personnages le soin de nous laisser les indices qui nous permettront de les comprendre.

Bande-annonce "En thérapie"

Série intelligente

Une adaptation réussie, c’est aussi bien souvent une œuvre capable d’identifier où rompre avec son original, au risque de finir en pâle copie. Dans "En thérapie", la patte française s’inscrit principalement dans un jeu à la prosodie parfois plus théâtrale et des dialogues très écrits qui, au-delà des préférences personnelles, s’accorde avec le ton de la série et ses enjeux.

"En thérapie" brille davantage quand elle cesse de mettre à distance ses émotions par du jargon creux et de lisser les aspérités du récit par ses retours ronflants.

Mais il est un penchant tout français qui traverse la série et sa promotion: "En thérapie" est une série dite intelligente. Philippe Dayan, au centre de la série, incarne d’ailleurs la figure même de l’intellectuel à la française, col roulé vert foncé inclus. Quand le psychanalyste se bourre la gueule, c’est à coups d’armagnac "en lisant des sonnets de Shakespeare". Quand il analyse le discours de ses patients, c’est en citant Freud et Lacan. Le summum est probablement atteint dans les scènes que partagent Carole Bouquet et Frédéric Pierrot, dont l’enjeu est souvent d’analyser l’analyste et ses analyses. Un peu chargé.

Si ce vernis intellectuel fait sourire (ou grincer des dents, c’est selon), c’est avant tout parce qu’il trahit de façon particulièrement stéréotypée une impression dépassée qu’il faudrait élever le média série, le dépouiller de ses accents perçus comme populaires pour ne pas s’avachir dans du mainstream ni trop s’éloigner de la grâce du cinéma français. Or "En thérapie" brille davantage quand elle cesse de mettre à distance ses émotions par du jargon creux et de lisser les aspérités du récit par ses retours ronflants.

L’une des forces des séries qui leur permet d’ailleurs de nous accompagner si chaleureusement dans la période inquiétante actuelle, c’est leur capacité à laisser ce qu’il faut de marge de manœuvre pour qu’on y voie ce qui nous réconforte: libre à nous donc de regarder "En thérapie" comme un rappel qu’apprendre à penser est tout aussi important qu’apprendre à sentir.  

"En thérapie" (Arte)

♥ ♥ ♥

Coordonnée par Eric Toledano & Olivier Nakache (France | 2021)

Disponible sur arte.tv dès ce jeudi, sur Arte à partir du 4 février.

Retrouvez toutes nos chroniques dans notre dossier L'Echo des séries

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