portrait

Hélène Dutrieu, la fille de l’air

Cycliste, ambulancière, journaliste et… pilote d’avion. Hélène Dutrieu fait partie de ces "oubliés" de l’histoire. Des hommes et femmes méconnus qui ont pourtant marqué une époque. Bardée de médailles, de titres, détentrice de multiples records, la jeune femme aura contribué, autant que ses collègues masculins, au progrès de l’aéronautique belge au début du siècle passé. Récit de vie.

Elle s’appelait Hélène.  En quittant l’école, à 14 ans, cette jeune Tournaisienne ne savait sans doute pas le destin qui l’attendait. Elle n’imaginait sûrement pas qu’elle deviendrait une icône de l’aviation belge. Pas de celles dont on peignait les courbes voluptueuses sur les avions de guerre. Non, de celles qui sont dans le cockpit, les mains posées sur le manche, la tête dans les nuages.

Une tête brûlée

Nous sommes à la fin du XIXe siècle. Toute jeune encore, Hélène Dutrieu -  qui sera surnommée plus tard "la femme épervier" (girl hawk of aviation) en référence  à ses acrobaties aériennes audacieuses – brise les codes. Elle ne se lance pas dans la couture, ne part pas travailler dans les champs, elle enfourche un vélo pour suivre les traces de son frère, coureur cycliste connu dans la région du nord de la France. Le vélodrome de Tournai lance une première course pour femmes, elle s’y inscrit et démarre une carrière de cycliste professionnelle. Nous sommes en 1897, elle se voit attribuer son premier surnom: "La flèche humaine", après avoir remporté le championnat de vitesse sur piste d’Ostende.

La jeune femme n’en est qu’au début de ses exploits. Hélène aime les grands frissons, l’ivresse de la vitesse. Le vélo sur piste ne la comble pas. Elle en veut plus. Elle veut du show, elle en trouve au sein du cirque tenu par son frère Eugène. Elle se lance dans l’acrobatie, à  vélo, à moto, en automobile.

"C’était une femme entreprenante, fonceuse, un peu garçon manqué", nous dit Alphonse Dumoulin, membre de l’ASBL "Les vieilles tiges de l’aviation belge" et auteur d’un  long portrait mémorial de la jeune femme.

L’ancien pilote d’aviation militaire s’est intéressé au destin d’Hélène Dutrieu un peu par hasard. "C’est une femme célèbre dans  son époque, mais qui a été complètement oubliée, dit-il. C’est au travers d’une lecture que je suis tombée sur elle, et j’ai commencé à fouiller dans les archives. Je me suis même rendu dans sa ville de naissance, Tournai, pour y retrouver sa trace. Il y en a peu, excepté une plaque de rue qui porte son nom, l’avenue Hélène Dutrieu, à Wachrin."

La reine du looping

Hélène Dutrieu fait partie de ces héroïnes belges méconnues qui ont marqué l’histoire. Ici en l’occurrence: l’histoire des débuts de l’aéronautique. Ses exploits sont pourtant notoires dans le milieu. La jeune fille va d’abord se faire remarquer par ses acrobaties motorisées lors de tournées à l’étranger, à Marseille et à Londres. Son dada: les loopings…

Hélène n’a pas froid aux yeux et marque les esprits du constructeur Clément-Bayard. Il lui confie le manche d’un appareil monoplan très léger – qui nécessitait un poids plume à son bord – baptisé "La Demoiselle", et conçu par Santos-Dumont. Hélène Dutrieu entre alors dans la cour des premières pilotes féminines d’avion léger.

Hélène Dutrieu à bord d’un des premiers avions Farman. @archives Musée de l’air ©doc

"C’est avant tout cela qui en a fait un personnage remarquable. C’était une femme…", dit Alphonse Dumoulin. Sexiste comme propos? Il faut se remettre dans l’époque. Nous sommes au tout début du XXe siècle. Seuls quelques pilotes détiennent un brevet. Hélène Dutrieu dénote d’autant plus dans le lot. "C’était une femme très intelligente, qui savait très bien jusqu’où elle pouvait aller, commente Michel Mandl, général aviateur et ancien président de l’ASBL "Les vieilles Tiges". Mais en effet, c’est avant tout en tant que femme qu’elle a marqué l’histoire.

"Elle voulait montrer à tout prix qu’une femme était capable de voler, dit-il. Mais cela apportait aussi plus de notoriété aux constructeurs."
Michel Mandl
Général aviateur à la retraite

"Une dame de cirque, qui n’avait pas froid aux yeux, qui acceptait tous les défis, dit Michel Mandl. Une dame dont – il ne faut pas se mentir – le sexe aura été utilisé comme un appât par les constructeurs aériens. Un outil de propagande", comme le signale Michel Mandl. "De son côté, elle voulait montrer à tout prix qu’une femme était capable de voler, dit-il. Mais cela apportait aussi plus de notoriété aux constructeurs, qui pouvaient dire: Regardez, même une femme sait piloter cet avion."

Un premier crash

L’aventure d’Hélène Dutrieu avec "La Demoiselle" finira mal. La jeune femme panique, l’avion est réduit en miettes sur le terrain d’Issy-Les-Moulineaux. Mais la jeune femme ne se décourage pas. Déçue par la stabilité de ce type d’appareils, elle se met à la recherche d’un avion plus performant et tombe sur le constructeur Sommer, qui met entre ses mains un gros biplan propulsé par un moteur belge Vivinus de 40 CV. Nous sommes en 1910, la dame a alors 33 ans. Ce n’est plus une jeune fille, elle a encore gagné en assurance.  Elle mène à bien un premier vol de 20 minutes dans les Ardennes françaises. Un peu par hasard, il est vrai. Après avoir réussi, contre son gré, son premier virage en tentant d’éviter la Meuse qu’elle hésite à traverser, elle n’ose pas atterrir. Elle multiplie les tentatives sous les gestes affolés des moniteurs, mais remet les gaz à chaque fois. Résultat, elle reste en l’air bien plus longtemps que prévu… et bat sans le vouloir un record féminin de l’époque.

Un mois plus tard, Sommer casse son contrat après qu’elle ait accroché une cheminée à basse altitude lors du meeting d’Odessa.  Elle a beau être volontaire et sans peur, la jeune femme ne sait pas véritablement piloter…

Hélène et les Farman

Elle repart alors en France et y retrouve Henri Farman, un autre constructeur qui a marqué l’histoire de l’aviation française.  Henri Farman sera le premier à faire voler un avion dans le ciel de Belgique. Les frères Farman fonderont en 1924 la Société française des transports aériens, l’une des compagnies qui formeront Air France en 1933…

Les frères Farman, Hélène Dutrieu les avait déjà connus durant sa jeunesse. Elle en témoignera d’ailleurs dans un texte qu’elle a écrit à la mort d’Henri, et retrouvé par Alphonse Dumoulin. "Un document unique", dit-il. Elle y décrit Henri Farman comme l’un de ses plus anciens camarades. "Il était toute mon adolescence, ma jeunesse […] Quand j’arrivais sur la piste, gamine, ma natte sur le dos, Henri toujours aussi gentil me criait: Allons allons Dutrieu, vous allez venir, on vous emmène. Et je le suivais alors, pédalant de toutes mes forces."

Hélène Dutrieu aux côtés de Henri Farman (à droite) @archives Musée de l'air

C’est ce même Farman qu’elle retrouvera au début du siècle. Il est non  seulement pilote, mais constructeur, comme beaucoup d’autres dans le milieu. Il est alors prêt à lui confier un de ses appareils, mais elle doit se débrouiller pour en trouver le moteur. Autre obstacle: il lui faut un brevet. Elle suit des cours à l’école de pilotage Farman. N’ayant pas la nationalité française, le brevet lui est refusé. Qu’à cela ne tienne, elle prend sa combinaison, repasse la frontière et s’en va piloter les avions  Farman au-dessus des plages d’Ostende. Elle entre dans la légende en  menant le premier vol triangulaire sans escale en partant de Blankenberge pour mettre le cap vers Bruges en passant par Ostende. Avant de revenir à son point de départ. Sans le savoir, elle entrera dans la légende en cumulant pas moins de 8 records sur ce vol exceptionnel pour l’époque, dont ceux de vitesse, de distance, de durée, de 1er aller-retour sans escale, avec passager, etc.

De là, les meetings vont s’enchaîner, les  exploits, les coupes. Le 23 novembre 1910, elle reçoit le brevet n° 27 de pilote aéroplane, juste avant celui de Georges Nelis, premier aviateur militaire, raconte Alphonse Dumoulin dans sa biographie. C’est le premier brevet avion que l’Aéro-club de Belgique délivre à une femme.

Elle continue d’enchaîner alors les performances et les records, avec des avions Sommer et Farman. Elle sera la première aviatrice à tenir en l’air pendant une heure. En 1911, elle remporte à Florence la " Coupe du Roi ", une course de vitesse et d’endurance devant 13 aviateurs masculins dont les champions incontestés de la discipline comme les français Verdine et Tabureau, raconte encore Alphonse Dumoulin. Aux USA, elle inscrira son nom au tableau des records féminins américains, dont un vol de 1h05 minute.

Des records, mais pour quoi faire?

Mais quel est l’intérêt de ces records? "C’est comme cela que l’on a fait progresser très vite l’aéronautique", explique Michel Mandl. En manipulant ces petits avions, les pilotes découvraient de nouvelles façons de rendre les avions plus maniables, plus fiables, plus performants. "Au tout début par exemple, les avions se maniaient avec deux manches, un pour la main droite, un pour la gauche. C’est un pilote qui s’est dit: Pas besoin de se compliquer la vie, un seul manche suffit. Certains pilotes sont eux-mêmes devenus constructeurs en trouvant des façons de piloter plus faciles. Les records de durée permettaient aussi de prouver la fiabilité des moteurs."

En 1910 et 1911, Hélène Dutrieu ira d’ailleurs montrer ses talents jusqu’aux États-Unis, portant la renommée de la marque Farman jusqu’outre-Atlantique. "Ses prestations démontreront aux Américains que les appareils développés en Europe se sont portés techniquement au plus haut niveau de la locomotion aérienne moderne", illustre Alphonse Dumoulin.

"Ses prestations démontreront aux Américains que les appareils développés en Europe se sont portés techniquement au plus haut niveau de la locomotion aérienne moderne."
Alphonse Dumoulin
Ancien pilote militaire

En la matière, explique encore Michel Mandl, les Belges ont été à la pointe du progrès, et un grand nombre de records ont été battus par nos compatriotes. La Belgique était à l’époque un centre important du développement aéronautique, dit le spécialiste.

Revenons à notre héroïne. Hélène Dutrieu ne va pas en rester là dans sa découverte des possibilités qu’offre l’essor de l’aviation. L’année 1912 voit l’arrivée d’un nouveau type d’appareil: l’hydravion, baptisé à l’époque "hydroaéroplane". Hélène Dutrieu est évidemment aux premières loges et devient une fois encore la première femme au monde à s’essayer dans cette nouvelle discipline sur le lac d’Enghien. L’année suivante, elle parviendra à séduire les Italiens par ses prestations sur le lac de Côme, à tel point que le gouvernement italien commandera plusieurs appareils à Farman.

Hélène Dutrieu aidera Farman à vendre ses avions au gouvernement italien. @Belga ©Hollandse Hoogte / Sueddeutsche Zeitung Photo

Mais toute belle aventure a une fin. Dans le cas d’Hélène Dutrieu, c’est le déclenchement de la guerre 14-18 qui va mettre un coup d’arrêt brutal à sa carrière d’aviatrice. Les femmes sont interdites de vol. Hélène Dutrieu va alors s’engager sur le front en tant qu’ambulancière pour la Croix-Rouge française. Elle mènera ensuite des tournées de propagande aux États-Unis en 1915 et 1916, avant de revenir en France, où on lui confiera la direction de l’hôpital militaire du Val de Grâce.

Hélène Dutrieu sera décorée de la Légion d'Honneur pour ses services rendus à la France durant la guerre. @GettyImages ©Corbis via Getty Images

À la fin de la guerre, elle ne retournera pas vers les avions. "Les écrits que j’ai retrouvés n’expliquent pas pourquoi, dit Alphonse Dumoulin. Elle  a 41 ans et se lance dans le journalisme. Elle y rencontrera son mari, Pierre Mortier, journaliste, écrivain et député français. À sa mort, en 1946, elle se consacre à nouveau à l’aviation, mais sur le versant promotion, notamment en incitant les femmes à suivre sa route. Elle sera vice-présidente de la section féminine de l’aéro-club de France, et crée en 1956 un prix féminin franco-belge, la Coupe Hélène Dutrieu-Mortier. Ce prix récompensera les exploits dans l’un des domaines qui ont fait sa renommée: l’aviatrice qui, seule à bord, aura couvert la plus longue distance en ligne droite sans escale. La boucle est bouclée. 

Hélène Dutrieu décédera  à Paris en 1961, bardée de médailles et de titres, dont celui d’Officier de l’Ordre de Léopold, et d’Officier de la Légion d’honneur, en France (dont elle a acquis la nationalité à son mariage).

Sources/documentation: Les vieilles tiges de l'aviation belge; Brussels Air Museum Magazine; Musée de l'air.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés