interview

"Je suis arrivé à 80-85% de représentativité de qui je suis" (Charly Delwart)

Charly Delwart: "C’est une biographie non narcissique. Je me prends tel quel, dans toute ma simplicité". ©BELGAIMAGE

Dans sa "Databiographie", l’écrivain Charly Delwart résume sa vie d’homme blanc occidental de 44 ans à une somme de données, y compris celles qui sont le moins quantifiables. Vertigineux!

Écrivain et scénariste né à Bruxelles en 1975, Charly Delwart a publié quatre romans: "Circuit" (2007), "L’Homme de profil même de face" (2010), "Citoyen Park" (2012) et "Chut" (2015). Le jour de ses 44 ans, il décide d’entamer une autobiographie d’un genre un peu particulier: et si les chiffres et les statistiques pouvaient également éclairer sa propre existence et lui permettre de mieux se connaître? De cette question est né le projet d’écrire une "Databiographie" qu’il vient de publier chez Flammarion. Il y livre une somme impressionnante de données personnelles sous forme de graphiques et de commentaires, allant du comportement civique à la psychanalyse en passant par la famille, le mode de vie, les relations amoureuses, l’écriture, la religion ou la nuit.

Le fait de recourir aux données et aux chiffres permet de se situer dans une communauté plus large. Ca remet aussi à l’ordre du jour les possibilités: qu’est-ce que je peux encore faire de ma vie?"

Pourquoi recourir aux data et aux chiffres pour écrire une autobiographie?

Aujourd’hui, on pense en données. Dans ce livre, je me sonde avec des chiffres. Ce sont les données de l’intime. C’est évidemment le fruit d’une époque. Avant, on avait moins accès à toute une série d’informations. Pour écrire ce livre, j’avais à disposition des bases de données, comme celles de l’ONU ou de l’Insee. Par exemple, il y a des données générales par rapport auxquelles j’ai cherché à me situer. J’ai construit ce projet à partir d’une idée que j’ai trouvée chez le fameux historien israélien Yuval Noah Harari: certains chiffres sont parlants. Il s’agissait de chercher à savoir qui on est, mais aussi ce qu’on fait. Le but était de dresser une carte. En formalisant et en verbalisant, vous mettez tout çà hors de vous. Dire permet de mettre derrière soi. C’est donc un portrait de qui on est à un instant T, et de ce qu’on n’a pas encore fait.

Musiq3/L’Echo

La couleur des idées

Chaque mois, L’Echo proposera, en partenariat avec Musiq3/RTBF, un entretien avec une personnalité culturelle qui fait l’actualité. À la radio, l’invité(e) sera au micro de Pascale Seys dans l’émission "La couleur des idées", diffusée tous les samedis à 11 heures; dans nos pages, c’est sous la plume de Simon Brunfaut, que l’on pourra le (la) retrouver. Le mois prochain, ce sera le philosophe Alain Badiou.

Infos: www.rtbf.be/musiq3/emissions & www.lecho.be

Le fait de recourir aux données et aux chiffres permet de se situer dans une communauté plus large. Ca remet aussi à l’ordre du jour les possibilités: qu’est-ce que je peux encore faire de ma vie? Les datas étaient pour moi comme des planches d’anatomie qui structuraient la partie textuelle. C’est pourquoi je considère les textes comme des notes par rapport aux graphiques. En même temps, les chiffres ne disent rien individuellement. Une exégèse était donc nécessaire. Mais j’ai moins cherché à commenter les chiffres qu’à faire des liens. C’est la courbe d’évolution qui m’importe. Est-ce que je peux l’interpréter? Est-ce que je peux comprendre mon propre portrait? Ce qui m’intéressait, c’était surtout le croisement des données. C’est pourquoi il y a des ponts entre les graphiques. C’est moi qui recrée bien sûr, mais c’est une récréation consciente, à partir de l’objectivité des chiffres. D’une certaine manière, c’est une nouvelle approche de l’objectivité. Tout sera toujours subjectif. Mais c’est une subjectivité un peu plus objective que dans une autobiographie habituelle.

À une époque où l’ego et le "chacun sa vérité" dominent, en particulier sur les réseaux sociaux, comment situez-vous votre travail?

Dans une autobiographie, il y a un travail de construction qui permet de mettre à jour ce qui a du sens depuis l’enfance jusqu’à maintenant. Il n’y a pas de but de valorisation. C’est ma biographie, mais c’est, en quelque sorte, celle de toute personne de 44 ans. Ce livre, c’est d’abord une somme de chiffres. Mais il fallait aussi éclairer ce que les chiffres ne pouvaient pas dire. C’est également une démarche: à quels chiffres arrive-t-on lorsqu’on fait le bilan de la vie d’un homme de 44 ans? Il y a à la fois de l’humour et un côté mathématique dans mon approche. Mais le projet comporte aussi une part d’impossible.

"Databiographie" - Charly Delwart. Note: 4/5. Flammarion, 352p., 19 euros. ©doc

Ma question était: "qu’est-ce qui définit quelqu’un?" Par le biais des chiffres, je suis mon propre objet d’étude. J’ai cherché les meilleures formules pour parvenir à une estimation juste. Les ratios me permettent de dire si je me suis trompé au sujet de moi-même. Est-ce que j’ai une image correcte de moi-même? Est-ce que j’ai produit le bon récit à propos de moi? Ce récit est-il fondé? J’avais envie d’épuiser 44 ans. De nos jours, on voit des images sur tout. On peut passer de Maurizio Cattelan à une starlette quelconque. En matière d’idées, nous avons besoin de consensus. Il nous faut des points de convergence au sujet de certaines grandes questions sociétales, comme l’écologie. Mais le "chacun sa vérité" est quelque chose de très important aussi. C’est ce à quoi tend une vie, selon moi. Toute vie représente une manière de se dégager des contraintes, des préceptes et des règles. Chacun va vers sa vérité. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que cette vérité est revendiquée plus tôt qu’auparavant. Avant, on se disait, souvent très tard, qu’on n’avait pas fait ce qu’on voulait, qu’on n’était pas qui on devrait être.

Quelle place donnez-vous au lecteur dans votre démarche?

C’est un exercice de transparence. L’idée était de faire une biographie sans faits saillants. Je ne raconte pas mes faits d’armes, mes faits de gloire. En ce sens, c’est une biographie non-narcissique. Je me prends tel quel, dans toute ma simplicité. Et c’est donc une invitation à reproduire l’exercice, ou du moins une manière de donner un point de repère au lecteur pour l’effectuer. J’ai voulu proposer une grille de lecture applicable à n’importe qui en partant du principe que toute vie est une masse de données.

Les datas effrayent aussi, notamment à travers l’utilisation des données personnelles…

Aujourd’hui, nous sommes surexposés à un ensemble de données et d’informations. Pour moi, l’algorithme est surtout un outil qui va nous aider à faire un choix. Un esprit curieux est plutôt aidé par l’algorithme. C’est une force de proposition, pas un obscurcissement.

Que les données soient exploitées ne me dérange pas. Le problème vient du fait de les relier entre elles, d’en faire une utilisation restrictive. Qu’on considère, par exemple, la vie d’un individu et qu’on décrète, comme c’est le cas en Chine: si vous n’avez pas remboursé votre crédit, vous n’aurez pas accès aux transports en commun. En ce cas, ça devient une mémoire contrôlée des gens.

Est-ce qu’il y a des choses que vous avez laissées de côté dans votre entreprise? À quel pourcentage de vérité êtes-vous parvenu?

J’ai l’impression de ne pas m’être retenu. Mais on pourrait toujours trouver des choses que je n’ai pas dites, bien sûr. Le nombre d’ailes de mouche que j’ai arraché dans ma vie, par exemple… (Rires) Mais ça n’aurait pas dit quelque chose sur ce que je suis à présent. Si j’étais encore un être de cruauté, ça aurait du sens, mais sinon ce n’est plus parlant. En partant d’un instant T, forcément on oublie certaines choses. Je dirais que je suis arrivé à 80-85% de représentativité de qui je suis.

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