Charles Dantzig déclare son amour à la littérature mondiale

Charles Dantzig pioche dans la littérature pour en tirer une somme qui se picore avec plaisir. ©©Jean-Francois PAGA/Leemage

Avec son "Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale", sorti chez Grasset, l’écrivain Charles Dantzig vagabonde avec jubilation d’un sujet à l’autre.

Charles Dantzig affectionne le volumineux. Son "Dictionnaire égoïste de la littérature française" qui lui a valu de nombreux prix et a attiré un nombre incalculable de lecteurs comptait pas moins de 968 pages. Ce nouvel ouvrage avoisine les 1.200.

Cette fois-ci, il s’attaque à la littérature mondiale. De prime abord, le projet peut sembler encore plus démesuré et a de quoi effrayer le curieux. Un ouvrage de ce genre écrit par n’importe quel universitaire nous tomberait rapidement des mains. Mais Charles Dantzig est écrivain. Et ce n’est pas sa seule qualité: il est aussi "égoïste", au sens précis où il possède une générosité rare. À l’inverse de certains auteurs dont la singularité écrase, celle de Dantzig est une main tendue. Il ne cherche ni l’exhaustivité ni l’exactitude, ni même la précision: il affirme ses choix, ses réserves et ses refus à la vitesse de l’éclair.

"Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale" - Charles Dantzig. Grasset, 1.248 pages, 34,90 euros. Note: 5/5. ©DOC

Ainsi saute-t-il d’un sujet à un autre avec la même jubilation. Les aveux exaltés et les nuances subtiles suivent les jugements lapidaires. Sans en donner l’impression, il obéit à une méthode, celle du cœur: "l’admiration, cette chose froide. L’amour, cette chose chaude", écrit-il. Il n’étale pas sa culture mais la sème délicatement. Mieux: il la dissémine. C’est certain, il aime jouer, ce qui le rend un peu puéril à certains moments d’ailleurs: "je me baigne dans Proust. Je bois Racine. Je sniffe Nietzsche. J’embrasse Musset."

Charles Dantzig présente "Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale"

Érudition jamais pédante

Parfois, il agace gentiment, mais il sait également rassurer son lecteur: son érudition n’est jamais pédante. Sa plus grande intelligence consiste à ne pas être trop intelligent. Ses leçons portent toutes la marque de la fantaisie. Même lorsqu’il égratigne l’écrivain polonais Witold Gombrowicz ou qu’il s’en prend au sentimentalisme de John Lennon, on ne peut pas vraiment lui en vouloir. Quand il est méchant, il est encore délicieux. C’est pourquoi le lecteur se sent bien dans son dédale fantasque où des considérations sur le bégaiement et le zézaiement côtoient une notice sur un écrivain chinois de l’époque de Confucius ou une critique du style des discours d’Emmanuel Macron.

Ce samedi dans "La couleur des idées"

Chaque mois, L’Echo vous propose, en partenariat avec Musiq3/RTBF, un entretien avec une personnalité culturelle qui fait l’actualité. A la radio, l’écrivain Charles Dantzig sera l’invité de Pascale Seys dans l’émission "La couleur des idées"ce samedi, à 11h.

Ici, on goûte et on picore: on en reprend volontiers. Ne pénètre dans ce livre que le gourmand. Il ne l’avouera pas, mais Charles Dantizg a inventé un style, une littérature apéritive et qui ne vous tombe jamais des mains. Soudain, les "classiques", que l’on dit vieillis, il nous les sert avec une sauce dont il a le secret. Prenons par exemple la lettre "P": "Pinocchio", "Portrait de Dorian Gray", "provocation", "paludisme", "première phrase", "papes et fiction", "Pasolini" ou encore… "pet".

Dantzig, c’est le charme donc, une élégance qui ne s’impose pas mais se savoure, comme lorsqu’il se plaît à classer les écrivains selon les saisons ou encore quand il évoque simplement leur voix: "Jean-Paul Sartre avait une voix de souris de Walt Disney". Au sein de cet ensemble, il y a aussi des incursions étonnantes de culture populaire: lorsqu’il parle, par exemple, de la querelle entre Julien Clerc et Sophie Marceau ou qu’il confesse au détour d’une page: "J’ai pleuré devant ‘La liste de Schindler’". Son panthéon rutile. La poussière y est absente, la jeunesse perpétuelle. Rempli de marottes, notre homme retourne les vieux préjugés, attire notre regard vers un recoin pour y découvrir un auteur oublié, regarde par-dessous les statues indéboulonnables, se penche sur les détails.

Le secret de Charles Dantzig? Il aime autant les livres que ceux qui les font.

C’est son secret peut-être, simple comme tous les secrets: Charles Dantzig aime autant les livres que ceux qui les font. Ainsi bouscule-t-il nos pensées pour mieux désacraliser à tout va en pratiquant l’ironie douce ou piquante, tout en laissant quelques petites vérités en route pour le glaneur qui voudrait les méditer: "Écrire consiste à avoir quelque chose à dire à la littérature", "Un livre, c’est une idée. Une seule", "le grand écrivain s’amuse. Il le fait en plus du talent, et c’est peut-être ça le génie". Peut-etre fallait-il une somme de cette ampleur pour nous rappeler un principe qui vaut autant pour la littérature que pour l’existence tout entière: le plaisir est une chose très sérieuse.

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