5/5 pour l'expo "Au diapason du monde" de la Fondation Vuitton

©Adagp Paris 2018

Dans cette exposition superlative de la Fondation Vuitton, la vidéo immersive s’impose pour traduire un monde en plein bouleversement et un nouveau rapport entre homme et nature. On est entré dans l'âge de la sidération.

 

EXPOSITION

"Au diapason du monde"

Note: 5/5

Nouvelle sélection dans la collection de la Fondation Vuitton.

Commissaire général: Suzanne Pagé.

Commissaires: Angélin Scherf, Ludovic Delalande, Claire Staebler.

Dans un Japon post-apocalyptique, la caméra du plasticien français Pierre Huyghe se glisse dans un restaurant abandonné et tombe nez à nez sur une étrange forme humaine. On dirait une petite fille perdue sous son masque blanc de théâtre Nô. En la voyant bouger dans l’espace, et saisir d’une patte une mèche postiche, on est saisi d’un doute: homme ou singe?

Pierre Huyghe, "Untitled (Human mask), 2014

Humain ou animal? Une infinie tristesse se dégage de ces 19 minutes sans paroles à observer ce primate qui ère sans but. Une impression de fin du monde, d’irréductible solitude et d’abandon.

Maurizio Cattelan, «La ballata di Trotski», 1996 ©© Maurizio Cattelan, Fondation Louis Vuitton / Marc Domage

Cette section de l’exposition de la Fondation Vuitton ne porte pas pour rien le titre de "L’homme qui chavire", empruntée à une œuvre homonyme de Giacometti qui inaugure l’espace. Totem filiforme "auquel il a fallu une énergie formidable pour qu’il se tienne debout", selon l’artiste. Dans un tout autre genre, c’est Maurizio Cattelan qui plombe l’atmosphère en envoyant au plafond un cheval naturalisé, pendu à son harnais, et que l’artiste regarde narquois et narcissique sous la forme de 150 masques à son effigie, épinglés au mur et nommés "spermini"…

Le ton de l’exposition "Au diapason du monde" est donné. Un monde en pleine mutation, qui se dérobe sous nos pieds et ouvre une "crise civilisationnelle", comme dirait le philosophe allemand Peter Sloterdijk, dont toutes les pièces tirées de la collection de la Fondation Vuitton, et la plupart jamais montrées au public, se font les témoins.

À travers ces œuvres qui passent en revue la question du vivant et l’impact des nouvelles technologies sur l’homme, on comprend que c’est toute notre perception du monde qui s’en trouve chamboulée.

Olafur Eliasson, "Inside the horizon" 2014. ©© Olafur Eliasson - Fondation Louis Vuitton

À l’image fragmentée du miroir d’Olafur Eliasson qui agit comme un kaléidoscope monumental, reflétant, dédoublant et diffractant les sujets qui évoluent devant lui.

À l’étage du bâtiment de Frank Gehry, on passe dans la section "Irradiances", du nom d’une œuvre en néons de Dan Flavin qui là aussi trouble les sens, en écho à l’"Avalanche" de François Morellet – 36 tubes d’argon, plongés dans la pénombre et suspendus à leur fil électrique, tel un mikado géant figé dans sa chute.

François Morellet, "L’Avalanche", 1996. ©© François Morellet - Fondation Louis Vuitton - Adagp, Paris, 2011

On se fond ici dans l’outremer saturé d’Yves Klein qui imbibe une éponge, dans les méandres colorés de quatre Gerhard Richter en rang d’oignons tandis qu’on se noie bientôt dans l’aquarium de Pierre Huyghe, encore lui, où une roche volcanique semble flotter au-dessus d’un écosystème marin qui reproduit l’explosion de la vie au Cambrien, il y a quelque 540 millions d’années.

©ADAGP, Paris, 2018 © Fondatin Louis Vuitton / Marc Domage

Immersion dans la 3D

Pour trouver un sens au monde qui nous entoure, il est désormais illusoire de vouloir le lire: il faut le ressentir.

Mais plus que ces toiles et ces installations, souvent monumentales, ce sont les vidéos qui traduisent le mieux ce trouble de la perception et du rapport de l’homme à lui-même, aux autres et au monde. Dans "Anywhen", une vidéo de 10 minutes, Philippe Parreno alterne des images d’un céphalopode luminescent, de bactéries et de vues nocturnes de la Terre dans un montage d’une beauté sidérante, tandis qu’une voix off de ventriloque lit imperturbablement "Finnegans Wake" de James Joyce, texte illisible, mêlant plusieurs langues.

Philippe Parreno - Anywhen (extraits)

Si bien qu’immergé dans l’image et la voix monocorde, les gestes d’attraction et de répulsion des tentacules du poulpe s’apparentent à un langage de plus qu’il nous faut décoder.

Avec la 3D, on ajoute encore une dimension au vertige où nous jette l’exposition. Pour la section "L’homme dans l’univers du vivant", c’est le médium qu’a choisi Cyprien Gaillard, 38 ans, pour les quatre scènes de "Night Life" qui s’ouvre sur un travelling autour du "Penseur" de Rodin, devant le musée des Arts de Cleveland. Tandis que passe en boucle "I was born a loser" d’Alton Ellis, on glisse imperceptiblement dans la nature. Manipulées par l’ordinateur, les feuilles de genévriers hollywoodiens semblent danser dans la nuit. La transe aussi belle qu’inquiétante d’une nature ivre d’elle-même, irrésistiblement humaine. Dans un autre épisode, le jeune artiste français plonge un drone au cœur d’un feu d’artifices au-dessus du Mercedes Arena de Berlin. D’une folle ivresse.

Cyprien Gaillard - Nightlife (extraits)

Anicka Yi a également utilisé la 3D pour filmer "The Flavor Genome", une plongée dans des labos clandestins du Brésil où on veut faire muter une fleur pour lui faire produire… de l’empathie.

Avec leurs flots d’images, de sons et de sensations, ces vidéos immersives abolissent toute distance entre l’objet et le sujet, tout usage de la raison. Pour trouver un sens au monde qui nous entoure, il est désormais illusoire de vouloir le lire: il faut le ressentir.

Takashi Murakami, “The Octopus Eats Its Own leg”, 2017. ©© Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co.Ltd - all rights reserved - Fondation Louis Vuitton/Marc Domage
Les univers Fous de Takashi Murakami

Une vidéo de Christian Boltanski, qui filme en plan fixe 800 clochettes japonaises que le vent fait tinter sur une plage, fait la transition entre la première partie de l’exposition (lire ci-contre) et la seconde, consacrée exclusivement à l’artiste japonais le plus coté. 

Comme pour le reste de l’accrochage et du bâtiment, tout ici est frappé d’un gigantisme ostentatoire, parfois incommodant. Des toiles monumentales offrent de multiples variations sur le personnage fétiche de Murakami, Mr. DOB, terriblement kitsch avec ses gros yeux et ses couleurs criardes que l’artiste, dans une forme d’autocritique, fait gicler entre ses dents voraces.

À côté de la salle consacrée à l’excentrique esthétique Kawaii, on ne manquera pas les fresques de "The Octopus Eats Its Own Leg" qui enceignent une pieuvre multicolore avec un luxe de détails inouï. Fou!

 

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