50 ans après Mai 68, revoir les affiches de tous les possibles au MiMa

©Mima

Le MiMa fête les 50 ans de Mai 68 en exposant 400 affiches de la contestation qui traverse les 5 continents de 1968 à 1973. À l’heure du repli, une belle invitation à la désobéissance civile.

"Sous les pavés, la plage!" Qui est pour? Qui est contre? Il est 18 heures, à l’atelier des Beaux-Arts de Paris, et il n’y a pas une minute à perdre: il faut voter! En pénétrant dans la salle dédiée aux affiches de Mai 68 qui est l’épicentre de la nouvelle expo du MiMa, le musée iconoclaste qui longe le canal, à Bruxelles, on ressent encore l’excitation qui devait régner au cœur de ces ateliers populaires qui les produisaient au jour le jour.

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Le matin même, depuis la mi-mai, on recevait les commandes des délégations de facs, d’usines, d’administrations en grève. Les créatifs préparaient ensuite des maquettes d’affiches, soumises au vote en fin de journée, avant que des petites mains, formées sur le tas, ne s’activent pour les tirer toute la nuit, à un rythme de 100 par heure. Fin prêtes à l’aurore, il suffisait d’en tapisser les murs de Paris pour clouer le bec au général de Gaulle qui appelait vainement au calme dans la lucarne de l’ORTF ou dans une presse nationale à sa botte.

C’était Twitter, version analogique. "La technique de la sérigraphie produit cette esthétique de la contestation", explique Michaël Lellouche, qui expose au MiMa, et pour la première fois, 400 des 1.800 affiches contestataires de sa collection. Cette technique au pochoir, inventée par les Chinois il y a 1.000 ans, est empruntée par les étudiants de mai à Andy Warhol qui s’en était déjà donné à cœur joie sur le visage de Marilyn Monroe.

Mai 68 - Michaël Lellouche présente l'exo "Get Up Stand Up" au MiMa

Graphisme simple, efficace en aplat monochrome, avec ou sans texte. Car la magie de ces affiches frustes, qui pour certaines dégoulinent d’encre, c’est qu’il n’est guère besoin de les lire pour que chacun en saisisse le sens au premier coup d’œil et à l’unisson se sente pousser un éclat de rire ou un mouvement de révolte. "Salaire léger, chars lourds", "CRS-SS", "La voix de son maître" (une télévision au profil du général), "Beau comme un pavé dans la gueule d’un flic", "Quand les parents votent, les enfants trinquent",…

Exposition "Get Up Stand Up"

Note: 5/5

Collection de Michaël Lellouche, curateur. Alice van den Abeele et Raphaël Cruyt, direction artistique. Sandrine Alouf, scénographe.

Jusqu’au 30/9. Le 27/5, conférence de Lincoln Cushing, spécialiste américain de l’histoire graphique des mouvements sociaux et politiques. Ateliers d’affiches durant l’exposition. Info: www.mimamuseum.eu

Ces messages sont trop singuliers pour êtres des slogans, trop décalés pour êtres des mots d’ordre, mais ils produisent tous ce battement de "l’aile du possible", pour paraphraser Baudelaire, qui délégitime d’un coup la parole du pouvoir et rend insupportable la situation qu’on acceptait encore la veille. Quand de Gaulle dit: "La réforme, oui; la chienlit, non", la rue rétorque: "La chienlit, c’est lui!"

Tel que les a théorisées Maurice Blanchot, ces "écritures fragmentaires" prennent le contre-pied du livre qui contraint la pensée à se refermer sur une signification précise. Elles restent ouvertes et propices, au contraire, à des bifurcations inattendues du sens. Et c’est en cela que l’affiche de Mai 68 est subversive par essence et devient, d’un coup, le modèle pour toutes les contestations mondiales qui frétillent à cette époque et que l’on découvre rigoureusement affichées à chaque étage du musée. [Ecoutez à ce sujet "68, année de tous les possibles", sur France Culture]

Dénoncer l’enfer du Vietnam

Aux États-Unis, les productions spontanées en sérigraphie se développent à Harvard et à Road Island sur le modèle français, et surtout à Berkeley après le massacre de quatre étudiants pacifistes de l’Université de Kent, dans l’Ohio. Mais aux States, c’est plutôt la lithographie et l’offset qui prédominent dans des productions de masse, et la guerre du Vietnam qui concentre les revendications.

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Une salle entière du MiMa y est dédiée. L’œil s’arrête immédiatement sur une bannière étoilée à laquelle Jasper Jones donne la couleur de l’agent orange, ce défoliant déversé sur le Vietnam. On est happé par ce détournement du "Saturne" de Goya, l’une des plus célèbres affiches de l’atelier de Berkeley, frappée de cette sentence sans équivoque: "Amerika is devouring its children". "L’affiche d’un collectif dénonçant le massacre de My Lai, où une brigade américaine a sciemment décimé femmes, enfants, vieillards et bébés, a été placée au MoMA de New York devant ‘Guernica’ de Picasso… Et les sondages ont commencé à se retourner en 1970", commente Michaël Lellouche qui déroule imperturbablement son histoire de la contestation à travers les salles de l’égalité, de la satire et de toutes les autres luttes pour la liberté – au Chili de Pinochet, au Portugal de Salazar, dans la Grèce des colonels, l’Espagne de Franco ou l’Éthiopie de Sélassié.

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À chaque fois, une affiche fait mouche. C’est Golda Meir à qui on demande si elle sait taper à la machine, c’est un portrait du Christ, "un enfant unique", au centre d’une plaquette de pilules contraceptives, c’est le Portugal qui bombarde son ancienne colonie avec les avions… de l’Otan. Au dernier étage, on tombe nez à nez avec la une de Life, en 68, et ce sublime lever de Terre, pris depuis la lune, qui enclenche une prise de conscience écologique mondiale.

À ce stade, il est possible soit de se calmer dans la salle psychédélique du sexe libre, soit se défouler sur toutes les figures de l’autorité, en boxant les sacs personnifiés de l’installation de l’Argentin Julio Le Parc, grande figure de Mai 68. Ni le père ni le journaliste n’ont été oubliés… Après, on peut aussi s’engager.

Appel aux étudiants

Les "May Events" de l'Insas: transformer la lutte en art

©© Archivo General de la Nacion (AGN) Mexico

Au cours de son mai artistique, Le KunstenFestivaldesArts se veut également politique en souvenir du 50e anniversaire de Mai 68. Pour ce faire, il se transpose également à l’Institut supérieur des Arts (Insas) dans le cadre des "May events", invitant les étudiants à s’engager à leur tour et à évoquer la révolte étudiante par le biais d’interventions artistiques, d’assemblées et de débats. De quoi faire des formes de résistance et de contestation un objet de création contemporaine. Par le biais de conférences performatives ("A night on the multiplicities of 1968"), de lectures ("The Political Party"), d’expos ("The May Events" d’Ivana Müller) et de rencontres avec des artistes brésiliens engagés, l’Insas élargira cet événement de contestation pure que fut Mai 68 au-delà du microcosme parisien auquel on le réduit souvent. 

"The May Events", jusqu’au 20 mai à l’Insas, au Vooruit de Gand du 23 au 26 mai. www.kfda.be & insas.be

Appel à la libération

Mobilisation générale pour la poétesse Liu Xia

Liu Xia ©EPA

Plusieurs dizaines d’artistes et d’écrivains, en France et aux Etats-Unis, appellent publiquement les autorités chinoises à libérer la poétesse Liu Xia, veuve du dissident Liu Xiaobo, placée en résidence surveillée depuis plus de huit ans sans avoir jamais fait l’objet d’une condamnation. Liu Xia, 57 ans, est sous étroite surveillance depuis que son époux a obtenu le Nobel de la paix en 2010, avant de mourir en détention l’an dernier.

Appel à l'égalité

16 actrices noires sur le tapis rouge

©AFP

Après la montée des marches de 82 femmes pour l’égalité salariale entre hommes et femmes dans le cinéma samedi à Cannes, 16 actrices françaises noires et métisses ont fait de même mercredi pour dénoncer la sous-représentation des personnes noires dans le 7e Art en France. Emmenées par Aïssa Maïga – la comédienne à l’origine d’un livre collectif "Noire n’est pas mon métier" – les actrices françaises ont été accueillies en haut des marches du Palais des festivals par la chanteuse burundaise Khadja Nin, membre du jury. Et de lever le poing avant de rentrer dans la salle pour la projection du film "Burning" de Lee Chang-dong.


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