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À l'échelle de (Gerhard) Richter

©VIA BLOOMBERG NEWS

Une passionnante rétrospective de l’œuvre de Gerhard Richter, au Smak de Gand, expose en primeur sa dernière série, librement inspirée de Jackson Pollock.

Que les œuvres de Gerhard Richter soient présentées au Smak au moment même où s’ouvre, en face, au Musée des beaux-arts de Gand (MSK), la nouvelle présentation des collections assorties d’une fresque de Luc Tuymans n’est pas sans ironie. Au début de cette petite mais éloquente rétrospective consacrée au peintre allemand le plus célèbre de l’après-guerre, et à l’artiste contemporain d’outre-Rhin le plus important avec Joseph Beuys, on découvre le "portrait" d’une chaise de cuisine dont les tons pâles un peu fanés, imitation volontairement atrophiée d’une photographie, évoquent l’œuvre de l’artiste anversois. Sauf que ce "portrait" date de 1965…

"Gerhard Richter: about painting"

Note: 4/5

Commissaire: Martin Germann, en collaboration avec le Kunstmuseum de Bonn

Jusqu’au 18/2/18 au Smak de Gand: www.smak.be.

Alors qu’on en est toujours à célébrer le retour de la peinture, Richter, lui, n’en a cure: à 85 ans, il ne l’avait jamais abandonnée. Il imagine bien des constructions-sculptures de verre, dont l’une, "7 ruiten" (photo), date de 2013 et l’autre, "4 ruiten", de 1967, mais ces sortes de minipalais des glaces n’existent que pour voir s’y refléter les peintures que l’artiste dispose alentour. Il n’a pas non plus choisi entre le figuratif et l’abstrait: chez lui, les deux vont de pair.

Sa dernière exposition belge remonte à 1976, bien avant que le succès ne le submerge. Sa méthode, faite autant de hasard que de recherches scientifiques, s’affirme dès les années soixante, alternant œuvres abstraites et sans titre avec, notamment, des séries de rideaux présentés dans l’exposition gantoise. Ces peintures faussement figuratives n’ont pas de profondeur de champ mais ne manquent pas de profondeur pour autant.

Ce "voile" de peinture se retrouve d’ailleurs dans des œuvres plus tardives, telle que "La maison au milieu de la forêt", en 2006, qui semble tenir à la fois du sténopé et du flou romantique. Cet aspect flouté, cette brume surgie du passé, ce voilage nostalgique nimbent d’un halo de mystère d’autres œuvres encore, comme cette vue d’une barrière, en 2008, ou des toiles pseudo-réalistes que l’artiste s’interdit d’interpréter.

Richter s’est servi de sa brosse, d’une palette et d’une racle pour façonner ses dernières peintures. Une sorte de Pollock à la raclette.

Faussement figuratif, véritablement abstrait

©VIA BLOOMBERG NEWS

S’agirait-il d’une évocation du passé trouble de l’Allemagne de son enfance (n’est-il pas l’auteur de la réplique d’une photographie aérienne de Cologne ravagée à la fin de la guerre et de représentations de Stukas ou de Hitler?), du mirage de la RDA ou celui d’un Ouest tout aussi illusoire (des portraits de membres de la bande à Baader), qui l’auraient… floué? On pense à l’écrivain, allemand lui aussi, Georg Sebald, dans sa tentative de faire renaître, d’extraire des brumes du souvenir, un passé dont l’image est à jamais brouillée…

Faussement figuratif, Richter se révèle en parallèle totalement abstrait au cours de sa longue carrière. Il expérimente des monochromes de gris au début des années septante et instille le trouble visuel en grand format dans la série "Silicat" (2003). On y voit des structures biologiques, invisibles à l’œil nu, et enregistrées au nanomicroscope. Le regard s’y abîme, pris de vertige devant le maillage architectural de la matière. Un effet semblable quoique plus diffus se dégage de la reproduction sur quatre grands panneaux de lignes horizontales multicolores courant sur le quadriptyque intitulé "Strip" (2013), empêchant radicalement le regard de se focaliser sur un point précis.

 

Richter expérimente également l’abstraction en photographie dans la reproduction en 128 clichés d’une image formant une mosaïque (1978). Son rapport à ce médium et à la matérialité de la peinture (il repeint parfois des clichés, ce n’est pas le cas ici) le conduit à revenir au pop art dans sa période la plus récente. Jackson Pollock l’a d’ailleurs beaucoup influencé au début de sa longue carrière.

©Privatsammlung

Exposées pour la première fois, il s’agit de huit toiles de différentes tailles faites de couleurs vives posées en couches successives et détaillées. Richter s’est servi de sa brosse, d’une palette et d’une racle pour façonner ces peintures. Une sorte de Pollock à la raclette donc, qui convainc cependant moins que l’original.

À défaut d’être exhaustive, l’expo gantoise a en tout cas le grand mérite d’associer des aspects fondamentaux de la carrière de Richter traversant de part en part toute son œuvre.

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