A la villa Empain, entre images et perceptions

©rv doc

L’œil est une partie du cerveau. La villa Empain nous rappelle que le lien entre les deux est plein de complexités et de hasards.

L’Anglais John Berger s’est éteint début 2017. Romancier primé (Booker Prize, 1972), peintre, poète, essayiste, scénariste, ses écrits forment une réflexion sur l’art de regarder, sur ce que l’œil voit et sur ce que nous percevons et comprenons de ce que nous voyons. L’un de ses ouvrages cardinaux ("Ways of Seeing", ou "Voir le voir" dans son édition française) propose une histoire du regard et de la représentation, de notre culture visuelle, de l’image de la femme dans la publicité ou la peinture, des "stratégies formelles des artistes pour reconfigurer le monde".

Regarder ou refuser de voir

"Ways of Seeing" devient ici le titre de l’exposition étonnante de la Fondation Boghossian – surprises visuelles orchestrées avec agilité par Sam Bardaouil et Till Fellrath, cofondateurs d’Art Reoriented, co-curateurs d’Art et liberté, à Beaubourg, au Musée Reina Sofia et au K20 de Düsseldorf, sur une période charnière de l’art moderne en Égypte, et coauteurs d’ouvrages autour de l’art et du monde arabe. C’est leur deuxième intervention à la villa Empain, après "Quand le geste devient forme: Dansaekhwa et l’abstraction coréenne au printemps 2016".

EXPOSITION

"Ways of Seeing"

Note : 4/5

Sam Bardaouil et Till Fellrath, commissaires

Jusqu’au 18/02/2018. Av. Franklin Roosevelt, 67 — 1050 Bruxelles.

www.villaempain.com

Le tandem fait ici feu de tout médium: peinture, sculpture, photo, vidéo, son, installation. Leur travail est comme les matriochkas: on n’a jamais fini d’ouvrir de nouvelles boîtes. D’emblée, "To Crawl Into", de l’Allemand Gustav Metzger, réfugié en Angleterre en 1939, nous prend à la gorge: une image au sol montre des Juifs récurant une rue viennoise. Mais l’image est drapée, recouverte: que pouvons-nous voir ou ne pas voir, en rampant sous ce drap? Rappelons le destin de cette villa Empain, réquisitionnée par la Gestapo (qui en fit une geôle ou peut-être simplement un lupanar pour ses dignitaires), puis occupée par l’ambassade d’URSS, avant d’être à l’abandon et squattée dans les années 2000. Ce geste esthétique revêt ainsi une épaisseur historique et la réalité, une infinité de masques. Regarder (ou refuser de voir) est toujours un acte éminemment politique.

Avec "La révolution de 1830 devant la Monnaie", Thierry Bosquet représente un instant décisif de la création de la Belgique, et le rôle de l’art dans la cristallisation d’une identité nationale. Ici, des photographies et affiches anciennes issues de la collection du Musée Royal d’Afrique Centrale, à Tervuren, et des planches d’éditions rares de la bande dessinée "Tintin au Congo", avec ses variantes imposées par l’histoire et le politiquement correct, interrogent l’imagerie de la colonisation. C’est le principe de cette exposition en 24 œuvres: montrer comment l’artiste recrée le réel en nous révélant les couches d’étrangeté de ce que nous pensions familier.

Le regard trompé

Face à ces jeux visuels, le regard aime être trompé. Tout le plaisir est là, dans ce déroutement de nos schémas de pensée. Avec son fascinant "Alta (Pink)", l’une de ses œuvres phares (à laquelle une salle est dédiée), James Turrell propose un emblème de ce regard trompé: son illusion de structure n’est faite que de lumière. Dans le même registre, le "Rotating Mirror" du Danois Jeppe Hein rappelle que le miroir, dans lequel nous vérifions notre image, est un instrument qui déstructure. La passoire aux orifices bouchés de la Libanaise Mona Hatoum ("No Way IV"), banal objet de cuisine, devient au mieux inutile, au pire engin de mort, casque cocasse ou mine terrestre.

L’extraordinaire horloge de la Polonaise Alicja Kwade nous rappelle que le temps, c’est de la gravité: la grande aiguille de "Gegen den Lauf" (À contretemps) est fixe, et son cadran tourne à l’envers. Ce temps qui devient illisible a un effet de vertige immédiat. Avec vingt-deux fils suspendus, l’Américain Fred Sandback, élève de Donald Judd, altère, lui, notre perception de l’espace, le scande en lui prêtant une profondeur palpable, tout en le barrant avec une force symbolique.

Enfin, les "Landscape with Houses" de l’Américain James Casebere sapent l’authenticité de la photo. Tout paraît véridique, avec hyperréalisme, et tout est faux: ces quartiers de maisons impeccables sont inhabités. Ils évoquent les décors que l’armée américaine utilisait pour mesurer les effets d’une explosion atomique.

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