Bill Viola filme le mystère de la vie

©© Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission

Avec ses rétrospectives consacrées aux artistes new-yorkais Bill Viola et Robert Mapplethorpe, le Grand Palais, à Paris, célèbre l’hymne à la vie de deux classiques de la vidéo et de la photographie.

La photo et la vidéo sont au cœur de deux puissantes rétrospectives au Grand Palais. Deux secteurs de l’art que l’on pourrait croire prématurément usés par leur omniprésence sur les écrans qui nous cernent. C’est sans compter la puissance des deux artistes américains ici célébrés, le vidéaste Bill Viola et le photographe Robert Mapplethorpe. Peut-être parce que le médium chez eux n’est pas une fin en soi mais le moyen d’une introspection fondamentale. Elle prend chez Viola la forme d’une quête existentielle qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je? et chez Mapplethorpe, une confrontation directe à l’énergie vitale, sexuelle, qui se sublime en œuvre. Ces raisons profondes s’ancrent également dans des références à la tradition qui font déjà d’eux des classiques: les peintres chez Viola, les sculpteurs chez Mapplethorpe. La comparaison s’arrête là.

©© Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission

Bill Viola s’arroge le grand circuit que requiert le déploiement de ses vastes installations vidéo. Peu d’explications à l’entrée de l’exposition: un choix assumé par le Studio Bill Viola pour limiter au minimum l’intrusion de l’intellect dans cette grande entreprise de désorientation qui nous rende disponible au mystère. "Si les portes de la perception étaient ouvertes, alors tout apparaîtrait à l’homme tel quel infini", lit-on sur un mur faiblement éclairé. Car ici, tout se passe dans le noir quasi complet, à peine troublé par les cartels rétroéclairés des œuvres, indiquant seulement leur titre, les moyens techniques utilisés et… leur durée. Telle est la première épreuve que Bill Viola impose au spectateur.

"Reflecting pool" (1977-78) nous immerge, pour 7 minutes, dans un bassin ceint d’une nature luxuriante bruissant dans l’espace d’exposition (Viola est aussi compositeur). Un homme émerge de la végétation, s’arrête devant l’eau, saute, mais reste figé en l’air, tandis que des ronds troublent la surface. L’image du plongeur, toujours suspendu, n’apparaît plus qu’en reflet et devient subrepticement lumière avant de s’évanouir. Bill Viola nous transporte dans un autre espace-temps, nous immerge dans l’élément liquide, une constante, pour laisser émerger des sensations archaïques. Le spectateur mobilise son esprit, mais c’est son corps qui parle.

©© Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission

La vie et la mort sont au cœur de la seconde œuvre, "Heaven and Earth" (1992). Deux tubes cathodiques, opposés verticalement, reflètent l’un dans l’autre leur image respective en noir et blanc. Si bien qu’en surimpression, la vision d’un mourant surgit sous celle d’un nouveau-né. Dans la pièce voisine, un homme vous fixe face caméra. Rien de bien étrange sinon qu’à intervalles réguliers, il pousse un râle puissant. On comprend qu’il essaye de retenir sa respiration et défie en vain ses fonctions vitales. Et on a soudain mal partout. L’obscurité aidant, ce trouble peut devenir physiquement insupportable. Nous avons vu un visiteur déclarer forfait après avoir regardé cet homme et cette femme, tête-bêche, comme s’ils étaient le reflet l’un de l’autre, avant de comprendre qu’ils ne sont que leur propre reflet dans l’eau que Bill Viola s’amuse à disloquer. Dans "The Veiling" (1995), le trouble est à son comble entre ces neuf voiles qui chacun reflètent l’image fantomatique d’un homme et d’une femme. Ils se frôlent sans jamais réussir à se rencontrer.

©Kira Perov

Le vidéaste s’inspire des grands maîtres de la peinture pour actualiser traduire par l’image animée leur émotion. "Catherine’s Room" (2001) présente cinq moments de la journée (de la vie) d’une femme dans sa chambrette, à la manière d’un polyptyque des primitifs flamands. Les couleurs ne sont pas anodines d’ailleurs. Lorsqu’on la voit coudre, c’est un tissu du bleu que porte la Vierge dans l’iconographie traditionnelle. Le même que l’on retrouvera plus loin dans l’impressionnant "Fire Woman" (2005). Après qu’une femme s’est jetée dans l’eau devant un immense brasier, la vague se mêle au feu et progressivement le noie dans des flots du même bleu virginal.

Le médium chez eux n’est pas une fin en soi mais le moyen d’une introspection fondamentale.

L’appel mystique surgit en filigrane de la plupart des œuvres, dans la douleur christique d’une composition picturale ("Quintet of the astonished"), dans la métaphore théâtrale de la vie ("Going Forth by Day") ou dans la sublime "Ascension de Tristan", le chef-d’œuvre absolu de l’exposition. Cette projection en haute définition, sur un écran de huit mètres de haut, avait été réalisée pour le "Tristan et Isolde" de Peter Sellars, en 2004, à l’Opéra de Paris. Tristan, le corps recouvert d’un linceul, gît sur une dalle de pierre. De petites gouttes d’eau quittent le sol, défiant l’attraction terrestre, et se transforment en déluge, emportant au ciel le héros ressuscité. Comment ne pas reconnaître Adam et Eve dans "Man searching for Immortality/Woman searching for Eternity" (2013)? Un homme et une femme surgissent, nus, de deux panneaux de granit. On croirait voir deux toiles de Cranach s’animer, chaque personnage allumant une lampe de poche pour scruter sur son corps les ravages du temps, avant de se dissoudre dans la pierre.

En quatre décennies de création, le disciple de Nam Jun Paik a manié toutes les techniques, toutes les technologies de la vidéo, dans le seul but de baliser un chemin vers l’universel. Et d’achever, apaisé, par sept dormeurs immergés au fond d’un cours d’eau dont le clapotis amniotique achève de nous dissoudre dans le mystère de la vie.

"Bill Viola" jusqu’au 21 juillet au Grand Palais, à Paris. Info: www.grandpalais.fr + 33. (0) 1.44.13.17.17.

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