Cassez ce nu que la Turquie ne saurait voir

©EPA-EFE

La 15e biennale d’art contemporain d’Istanbul avait pour thème les relations de voisinage. Un grand rendez-vous bousculé par l’attaque d’un groupe d’extrême-droite contre une œuvre de l’artiste australien Ron Mueck.

L’art contemporain a-t-il toute sa place en Turquie? Le succès de la dernière biennale d’art contemporain d’Istanbul, "Un bon voisin", conclue le week-end dernier, est là pour nous prouver que oui. Plus de 400.000 visiteurs ont assisté à l’événement placé sous le commissariat du duo d’artistes dano-norvégien Michael Elmgreen & Ingar Dragset.

Cependant, un acte de vandalisme contre une œuvre de l’artiste australien Ron Mueck nous rappelle les rapports parfois tendus entre l’art et la réalité. "Man under the Cardigan", la représentation hyperréaliste d’un homme nu assis en tailleur qui cache son visage sous un vêtement, avait été installée dans le magnifique pavillon ottoman du dernier calife, Abdulmecid Efendi, lui-même passionné d’art. L’œuvre fait partie de la collection privée d’Omer Koç, l’un des responsables du conglomérat Koç Holding, propriétaire de la villa où s’est tenu l’événement et principal sponsor de la biennale.

"J’exprime tout ce que je veux exprimer, mais pas partout et pas de n’importe quelle façon. Je ne suis pas dans l’illusion de la liberté, qui n’existe pas dans les pays du Sud."
Ali Taptik
Photographe

Parmi les autres œuvres exposées figurent les corps décharnés de la plasticienne belge Berlinde de Bruyckere.

Le 21 octobre, Mahmut Alan, ancien dirigeant du Parti de la grande unité (BBP, ultranationaliste), a tenté de déloger la statue de Ron Mueck et de la projeter à terre. Selon des témoins, lui et ses acolytes protestaient contre la présence du nu à cet endroit. "C’est ça la laïcité? Ce pays en est arrivé là à cause de vous. Vous ne pouvez pas montrer ça ici", se serait-il emporté. L’homme, qui a été arrêté sur le champ et ensuite relâché, s’est expliqué dans une vidéo publiée sur son compte Facebook: "Ce n’est pas parce qu’Omer Koç a de l’argent qu’il peut étaler des organes génitaux là où nos enfants peuvent les voir. Je demande au président et à tous les responsables politiques de faire cesser cette honte."

"Homme sous le cardigan" n’est pas le seul nu de l’exposition. Cependant, il a été placé dans une cheminée de style ottoman, ornée de céramique bleue qui peut faire penser au mihrab, la niche semi-circulaire d’une mosquée indiquant la direction de La Mecque, ou bien au minrab, la chaire d’où l’imam fait son sermon dans une mosquée. Interrogés sur les motivations des vandales, les responsables de l’exposition parlent d’"ignorance". "Essayer de créer l’impression que les valeurs sacrées sont prises pour cible par cette exposition n’est pas justifiable. Koç Holding a le plus grand respect pour la liberté religieuse et le caractère divin de toutes les croyances. De toute son histoire, cette habitation n’a jamais eu de fonction de lieu de culte", souligne un communiqué de la société.

Une autre oeuuvre de l'artiste australien Ron Mueck, "Pregnant Women 2002" à Sydney. ©AFP

Ce n’est pas la première fois qu’une œuvre d’art est attaquée en Turquie au nom de l’islam et des traditions. L’an dernier, une création de l’artiste turc Ali Elmaci avait dû être retirée de la foire d’art Contemporary Istanbul sous la pression d’un groupe conservateur. Les membres de la Fondation Erbakan, qui honorent la mémoire de l’ancien Premier ministre islamique Necmettin Erbakan, n’avaient pas apprécié que le portrait du sultan Abdülhamid II apparaisse sur le ventre d’une statue de femme en bikini. À Ankara et à Izmir, des statues de nu installées en extérieur ont également créé la polémique ces dernières années.

Autocensure

Ces incidents illustrent les limites de la liberté d’expression en Turquie et le climat de tension qui pèse sur les artistes. Les photos du jeune artiste turc Ali Taptik exposées à la biennale explorent le concept de coexistence. Interrogé par L’Echo, Ali Taptik explique devoir composer avec la censure: "J’exprime tout ce que je veux exprimer, mais pas partout et pas de n’importe quelle façon. Je ne suis pas dans l’illusion de la liberté, qui n’existe pas dans les pays du Sud. Ma question est: de quelle façon peut-on inclure ceux qu’on oppose et s’opposer à ceux qui sont avec nous? Mes amis sont en prison à cause des photos qu’ils ont prises et des projets qu’ils ont soutenus. Personne ne sait quand son tour va arriver. C’est la malédiction de ce pays depuis plus d’un siècle."

Une jeune artiste iranienne installée à Istanbul décrit elle aussi ce malaise. "Je m’autocensure. Par exemple, je voudrais organiser un flash mob de 50 personnes. Ça peut être sur n’importe quel sujet, pas forcément politique. Mais cela comporte un risque. On va dire: qui est cette Iranienne qui vient perturber notre espace public? Imaginez, moi qui ai fui l’Iran, je me sens aujourd’hui limitée dans ma vie d’artiste en Turquie. Mes projets sont trop grands pour ce pays. L’art est la première chose qu’on attaque."

Elmgreen & Dragset curators of the Istanbul Biennale 2017

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