Chris Dercon: "Ce sera le Grand Palais d'une culture dilatée"

©Antoine Doyen

En janvier 2019, Chris Dercon était nommé à Paris à la tête de la Réunion des musées nationaux (RMN) et du Grand Palais. À quoi sert le premier opérateur culturel d’Europe? Rencontre avec le plus parisien des Belges cosmopolites.

Chris Dercon a l’œil exercé. Dans la Rotonde de la Reine, nous levons la tête vers la coupole, l’ombre des pieds d’un homme est visible à travers le dépoli du lanternon. La scène condense le Grand Palais: un monument du XIXe siècle et la vision moderne d’un corps fugace et masqué. Celui qui se considère comme l’un des derniers "belgicistes, aux côtés de David Van Reybrouck ou Dries van Noten", d’une génération qui adhère à sa double culture flamande et francophone, a pris les rênes d’un palais hybride de la culture.

Nuit cosmique ce 20 juillet

Le profil
1958 Naissance à Lier

1988 Directeur artistique MoMa PS1, New York

 

 1990-1995 Directeur, musée Kunstcentrum Witte de With, Rotterdam

1996-2003 Musée Bojmans van Beuningen, Rotterdam

2003-2010 Haus der Kunst, Munich

2011-2016 Tate Modern, Londres

2017-2018 Volksbühne, Berlin

2019 RMN- Grand Palais

 

Avant de fermer trois ans, le lieu sera plus que jamais ouvert. Jusqu’à l’hiver 2020, une série de capsules temporelles annonceront le nouvel ensemble réouvert pour les Jeux Olympiques de Paris en 2024. Ce cycle a débuté en avril par une création de Wim Wenders, "(E) MOTION", projection dans la nef d’un collage de ses films. Ensuite, "Mooon, Nuit cosmique", célébrera le 50e anniversaire de l’alunissage, le 20 juillet 1969, où notamment, Alexander Kluge, écrivain-cinéaste-plasticien (Lion d’or de Venise 1968), présentera une œuvre matrice, "De la Lune bleue et d’autres sujets sérieux". ("Certains sujets, comme les navires, ont disparu: personne ne peint de cargos, observe-t-il. Depuis que les Chinois ont exploré sa face cachée, la Lune, sujet oublié du romantisme, renaît.")

Ensuite, ce seront la première rétrospective en France du Greco, puis "Toulouse-Lautrec. Résolument moderne" (avec les musées d’Albi et d’Orsay), "La couleur à l’œuvre" (avril-août 2020), "un voyage dans l’histoire des couleurs fondamentales", et "Noir & blanc: une esthétique de la photographie", issue de la "collection de clichés en noir et blanc de la Bibliothèque nationale de France". Daniel Birnbaum produira une "réalité virtuelle partagée" qui affranchira le spectateur individuel du huis clos technologique. La fermeture se fera avec le Festival d’Automne et le chorégraphe Boris Charmatz, compagnon de route de Dercon depuis la Tate Modern.

Tout ceci résume son "slogan" – "on ne travaille jamais seul" –, emprunt à Jean-Luc Godard: "Il faut être deux pour faire du cinéma." Comme tout musée moderne, le Grand Palais est "une plate-forme de collaboration". Cette année d’expérimentation sera une première réponse à la demande du président Macron et du ministre de la Culture, Frank Riester: le Grand Palais ne doit pas être un musée d’Orsay ou un Centre Pompidou-bis, ou accueillir "les événements comme la FIAC ou Paris Photo", événements mondiaux accueillis dans la nef.

"Il est plus riche, et plus délicat, de travailler avec des êtres humains qu’avec des objets morts."

Pour Dercon, spécialiste de l’articulation entre arts anciens et contemporains, l’identité de ce palais réside d’abord dans son passé. "Nous avons un double statut d’EPIC (Établissement public à caractère industriel et commercial) et d’institution hybride. En 1937, le Palais de la Découverte (l’aile ouest consacrée aux sciences) accueillait le peintre Fernand Léger et, ce matin, la nef un défilé Chanel. Ceci montre que nous sommes le lieu d’une culture que j’appelle dilatée."

Le public de demain ne hiérarchisera plus les disciplines, un salon de la gastronomie comme Taste of Paris, un salon des arts et métiers comme le Salon des Révélations ou de grandes expositions. "J’adhère à cette perception: nos événements commerciaux sont aussi des événements culturels. Je réfléchis avec Kaat Debo, directrice du musée de la mode d’Anvers (le MoMu, fermé depuis l’été 2018 pour rénovation) à sa réouverture en 2021. La mode est devenue l’égale des arts plastiques qui s’y articulent de plus en plus."

Il est en quête de "nouveaux rituels" – foire d’art, exposition, défilé de mode, etc. – dont l’interaction influera sur leurs devenirs respectifs, évolution déjà expérimentée au Haus der Kunst (2003-2010, Munich), où il associait le design industriel et la mode. Cet art dilaté a de longues racines: en 1985, à Louvain, il mariait vidéo, cinéma, théâtre, danse, arts plastiques, dans son exposition "Doch-Doch", au festival de danse Klapstuk, avec Aldo Rossi, Bruce Nauman et Thomas Schütte. "Je continue ici cette trajectoire." Il y a en lui du prince Salina de Lampedusa. "Il faut que tout change pour que rien ne change." Lucide, il souligne avec le philosophe Bruno Latour qu’on ne peut jongler avec les disciplines que si l’on connaît la sienne à fond.

Une "belle bête"

Il s’emploie donc à connaître à fond ce Grand Palais qui entame sa mue à l’horizon des J.O. 2024, et cite avec un sourire gourmand la formule que lui a glissé le Premier ministre Édouard Philippe: "Ce Grand Palais, c’est tout de même une belle bête." Une belle bête qui a besoin de rénovations et de mises aux normes, et qu’il va s’agir de "revisiter". Pour ce faire, il se tourne vers le musée de Tervuren: l’architecte français Charles Girault, créateur du musée de l’Afrique, fut celui du Petit Palais (pour l’Exposition universelle de 1900) et le coordinateur des travaux du Grand Palais.

Les chiffres de la RMN Grand palais

950 employés

108 millions € de chiffre d’affaires 2018

14 millions de visites annuelles

820.000 followers sur Twitter  299.000 sur Facebook,  401.000 sur Instagram

 

 

4,6 millions € de chiffre d’affairesdus à l’édition

1,2 million d’images en ligne via l’agence photo

Dercon a invité plusieurs de ses collaborateurs parisiens à voir au musée de Tervuren ("dans les caves duquel j’ai joué, enfant") un mariage réussi du passé à l’avenir. Girault avait voulu construire "une île dans la ville": l’ensemble Petit Palais-Palais de la Découverte-Grand Palais. Au terme de la campagne de travaux 2020-2024, cette île se recomposera grâce à la "rue du Palais" extérieure-intérieure qui la traversera, à l’instar du Turbine Hall à la Tate Modern de Londres. Cette "reconstruction critique", comme celle de la MuseumInsel, l’île aux Musées berlinoise, montrera les traces du temps en préservant les strates précédentes, notamment celle de l’architecte Pierre Vivien appelé par André Malraux en 1966.

La nef sera restituée au public. Ce vaste volume central abritant la FIAC ou Paris Photo devenait "invisible" au simple visiteur. Aux 70.000 m² existants s’ajouteront 12.000 m² d’espaces "redevenus utiles" et 900 m² de galeries équipées pour des "petits formats" (déjà, en 1988, le dramaturge Antoine Vitez créait des "petites formes" au Palais de Chaillot). Les amateurs de grandes expositions sont aussi attirés par ces petits formats.

La modernisation répondra au réchauffement climatique, "que peu de musées abordent": dans la nef, une dalle thermique stabilisera les températures et la réverbération sera mieux maîtrisée grâce aux technologies de traitement acoustique. L’ensemble devra être prêt pour 2024, année olympique (échéance plus que symbolique: la nef accueillera les épreuves d’escrime). "Un musée reçoit son public, mais doit accueillir les œuvres dans les meilleures conditions. Après cette campagne de travaux, nous prévoyons un rodage de huit mois." Le coût de 466 millions d’euros sera financé par l’État, un emprunt de la RMN-GP (Réunion des musées nationaux-Grand Palais) et le mécénat de Chanel (25 millions).

Lors du concours d’architectes, en 2013, le schéma directeur de Paris n’était pas connu. Désormais, nous savons que la ville veut reconnecter ses perspectives historiques, l’esplanade du Trocadéro à la Tour Eiffel, l’esplanade des Invalides dans l’axe du Pont Alexandre III et le bas de l’avenue des Champs-Élysées "qui évoque plus un camping que la plus belle avenue du monde". Cette reconnexion appelle une "perméabilité" intérieur-extérieur.

Programmateur-passeur

Sait-il pourquoi il a été choisi? "Non, et je ne pose jamais la question." En revanche, il lit la réponse dans sa lettre de mission, signée par Frank Riester le 16 mai: achever le chantier, écrire une identité artistique, travailler avec d’autres opérateurs, créer des expositions virtuelles, inventer des pédagogies, autant d’aspects inscrits dans son travail depuis trente ans. Surpris par la célérité de l’attelage Élysée-Matignon-ministère de la Culture ("certains de mes collègues n’ont reçu leur lettre qu’à la fin de leur mission…"), lui qui n’est pas un "auteur d’expositions, mais un programmateur" ou un "passeur", notion chère au critique Serge Daney, à son troisième chantier muséal, il a trois maîtres-mots: "planning, planning, planning". Sa prochaine échéance sera la structure provisoire d’accueil des grands événements sur le Champ de Mars à partir de 2021.

©Antoine Doyen

S’il est essentiel d’avoir des interlocuteurs à l’extérieur ("les Français sont ouverts, mais certains me semblent insulaires"), sa recherche le mène aussi vers l’intérieur du territoire et des lieux méconnus comme le musée national de la Renaissance (Écouen) ou le musée Fernand Léger (Biot). Connaisseur de l’espace français de longue date, il collaborait en 1984 au FRAC (Fonds régional d’action culturelle) des actuels Hauts-de-France, puis de Lorraine, puis au Centre Pompidou.

À une époque où ces outils se multipliaient, la Belgique avait peu d’institutions et beaucoup de collectionneurs. Peu de musées belges pouvaient engager avec ces collectionneurs privés, comme Herman Daled, le dialogue et l’émulation essentiels à leur maturation. Quand Dercon montra la collection Daled au Haus der Kunst de Munich, la Belgique s’y intéressa peu. Aujourd’hui, avec Kanal, Bruxelles a un outil inscrit dans la stratégie de "franchises" du Centre Pompidou qui monétise ses collections. "Nous en faisons autant avec nos partenariats, et ce n’est pas qu’une affaire d’argent. Le partage de la culture est d’abord un enjeu de pouvoir, mais de soft power", de manière douce.

Est-ce nécessaire?

Depuis longtemps hostile au musée privé, il entend l’argument de certains, comme son ami galeriste Pietro Sparta: faute d’institutions privées, les musées publics seraient noyés par la masse des collections privées. "Nos sociétés ont produit assez de vêtements pour nous habiller quarante ans. La surproduction d’objets baptisés ‘art contemporain’requiert des lieux privés. Cyniquement, on dira que plus le monde est inégal, plus c’est bénéfique au marché de l’art. Les acheteurs ont besoin d’objets d’investissements qui soient mobiles et spéculatifs. Chez Christie’s, 3% de l’offre concerne l’art ancien, au moins 33% l’art contemporain."

"Un musée reçoit son public, mais doit accueillir les œuvres dans les meilleures conditions."

La surchauffe des prix tient à cette surproduction, qui n’est pas durable. Face à cela, les musées ont un rôle de juges qui démêlent le bon du mauvais. L’exercice est délicat: ceux qui achètent cet art sont aussi donateurs des musées. Il est dangereux de mordre la main qui vous nourrit… "Plutôt qu’être négatif, j’ai appris à poser deux questions: ‘Cette exposition, cette œuvre sont-elles nécessaires, et constituent-elles un apport?’ L’enjeu du privé? Gérer un stock. Nous, musées publics, détenons un atout, le temps, donc le principe de l’avenir. Les galeries travaillent dans l’instant présent. Afin de répondre aux attentes de tous les publics, je crois fermement au rôle des entités publiques."

L’art ne vise plus la scission avec la société, mais le trait d’union, le signe "plus": l’art et les gens, l’art et le monde. C’est ce qui a amené Chris Dercon à se distancier de l’art contemporain pur pour allier sa démarche aux arts vivants de la scène et de la performance. "Il est plus riche, et plus délicat, de travailler avec des êtres humains qu’avec des objets morts." Pourtant, dans nos sociétés, les murs ressurgissent: paradoxe, "la chute du mur de Berlin a coïncidé avec les débuts d’internet". Trente ans après, "les réseaux sociaux, les fake news, les tweets trumpiens sont une nouvelle barbarie. J’ai le luxe de n’avoir jamais envoyé un tweet de ma vie… Je ne suis pas un voyeur. J’essaie de nourrir ma vision, avec mes outils: le musée, l’écriture."

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