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Claire Leblanc, équilibriste de musée

©Frédéric Pauwels / HUMA

Arts plastiques | Œuvrant le plus souvent dans l’ombre des tableaux, la directrice du Musée d’Ixelles expose l’homme qui est à l’origine de sa vocation… Robert Doisneau! Coup de projecteur sur un parcours franco-belge enthousiasmé.

À la tête du Musée d’Ixelles depuis onze ans, Claire Leblanc a fait, de cette institution communale née à la fin du XIXe siècle, un lieu de culture contemporain, accueillant et ambitieux par la qualité de sa programmation, de ses acquisitions et de ses partenariats. Un musée "à échelle humaine" qui a obtenu plusieurs récompenses ces dernières années (Prix des Musées de l’Openbaar Kunstbezit Vlaanderen, VisitBrussels Award, Museum Night Fever Award) et s’offrira prochainement un relooking conséquent, par un projet de rénovation et d’extension sur trois ans. Mais avant cette fermeture temporaire, sa dynamique conservatrice a voulu mettre sur pied une rétrospective magistrale consacrée à Robert Doisneau, clin d’œil personnel aux origines de sa vocation artistique! "C’est ma petite madeleine de Proust, cette exposition, annonce-t-elle d’emblée: Je suis originaire de la banlieue parisienne et j’ai eu la chance d’avoir un professeur de lycée extraordinaire, Jacques Véry, qui a fait venir Doisneau dans notre classe. De là est née mon ambition de travailler dans l’art." Ce mentor aujourd’hui retraité, Claire Leblanc en parle comme d’un professeur hors normes, habité par le feu sacré de la transmission et qui a suscité de nombreuses vocations: "Il a joué un rôle clé chez plusieurs camarades. Il avait un style de cours très vivant, prolifique, il nous emmenait voir des ateliers, des galeries, des musées jusqu’à la saturation! Grâce à lui, on a eu la grande chance de rencontrer Doisneau mais aussi des scientifiques comme Hubert Reeves ou Yves Coppens, le découvreur de Lucy. On passait des week-ends entiers en orgies cinématographiques. Il fallait qu’on soit prêts pour le bac et pour la vie, nous répétait-il, et il avait raison!" Double hommage, donc: à Jacques Véry, qui signe la préface du catalogue paru chez Racine, et à Doisneau lui-même, dont les deux filles ont immédiatement été enthousiasmées par l’histoire de Claire Leblanc.

Première rétrospective belge

Doisneau, l’enchantement instantané

"Le monde que j’essayais de montrer était un monde où je me serais senti bien, où les gens seraient aimables, où je trouverais la tendresse que je souhaite recevoir. Mes photos étaient comme une preuve que ce monde peut exister", affirmait le photographe français Robert Doisneau (1912-1994). Voici ce monde déployé au Musée d’Ixelles, à l’occasion d’une rétrospective inédite organisée conjointement avec l’Atelier Doisneau, montrant aussi bien une sélection de 150 clichés "vintage" parmi les plus célèbres, que deux séries méconnues: "Palm Springs 1960" et "Ateliers d’artistes". La première présente 30 images en couleurs réalisées pour le magazine américain "Fortune" – Doisneau y fait œuvre d’ethnologue improvisé face aux retraités bienheureux et opulents qu’il immortalise –, tandis que la seconde s’égrène entre 1945 et 1971 dans les ateliers d’artistes majeurs comme Picasso, Braque, Giacometti, Brancusi ou César, que Doisneau a rencontrés. Une exposition à la fois "coup de cœur" et nécessaire, l’artiste n’ayant jamais fait l’objet d’aucune rétrospective en Belgique!

"Robert Doisneau", du 19 octobre au 4 février, Musée d’Ixelles, rue Jean Van Volsem 71, 1050 Ixelles, 02-515.64.21, www.museedixelles.be

À sa sortie du lycée, celle-ci a suivi sa "bonne étoile" en débarquant en Belgique, son bac en poche, pour suivre un amour de jeunesse! "J’ai appris le néerlandais sur l’oreiller, par amour, en immersion totale", sourit-elle. Installée à Anvers, elle s’inscrit alors en histoire de l’art à l’ULB puis dégotte un premier poste au Musée des Beaux-Arts de Gand. Un rêve qui se réalise puisque, dès ses années d’école, elle avait clairement senti que sa place était là, lors d’un exposé présenté au Musée d’Orsay: "Je ne me voyais pas du tout être artiste et j’étais vraiment nulle dans les cours pratiques, assure-t-elle. Cette visite à Orsay est encore très claire pour moi, un autre moment déterminant de mon parcours." Après Gand, c’est au Cinquantenaire qu’elle poursuit sa carrière pendant huit ans tout en s’attelant à une thèse de doctorat sur les arts décoratifs, "une recherche ancrée dans un contexte muséal et dans la continuité de ce que je faisais à Gand". Cette double mission débouche sur une exposition importante consacrée au design belge en 2005. Mais Claire Leblanc ne prend pas le temps de souffler: elle embraie par la longue procédure de recrutement du poste qu’elle occupe actuellement au Musée d’Ixelles, où elle succède à Nicole d’Huart, en place depuis 1987! "Je n’avais aucune expérience de direction, mais l’équipe du musée m’a vraiment accueillie en me donnant les clés de ma fonction. Je suis en quelque sorte devenue la directrice qu’ils voulaient que je sois." A ses yeux, conservatrice de musée est un terme assez restreint face à la réalité multiple du métier qu’il englobe aujourd’hui: "Management, gestion budgétaire, choix d’expositions stratégiques, vie scientifique, négociations avec les autorités… C’est un équilibre délicat à trouver."

Diversifier pour fidéliser

Attentive à son équipe, intuitive dans sa direction – "Je n’ai pas appris à gérer un budget ni à manager des gens" –, Claire Leblanc s’estime chanceuse de dépendre d’un collège d’échevins comme à Ixelles, bienveillant et fier de son musée – devenu ces dernières années l’un des points forts de la commune en termes de visibilité et d’image. "On s’inscrit dans une stratégie communale globale, qui comprend une gymnastique administrative et des contraintes particulières. C’est un travail d’affinage à tous niveaux, mais c’est le propre de tout manager de prendre en compte à la fois la macro-situation et les détails." Décidée à multiplier les partenariats, y compris internationaux, elle cherche de façon créative à diviser les coûts des expositions par des coproductions: "Je ne supporte plus les Caliméro de la culture! À nous de nous bouger pour trouver des financements, sans attendre que ça tombe du ciel. Les moyens garantis, ça n’existe plus."

Sa politique d’expositions étonne parfois par sa variété, mais vise avant tout à susciter la curiosité du public. Une de ses grandes fiertés est d’avoir pratiquement doublé la fréquentation du musée en fidélisant notamment le public scolaire et familial, au départ inexistant. "On ne s’adresse pas à un seul type de public. Vu la diversité des expositions, on gagne chaque fois des personnes différentes. Tout l’enjeu est d’arriver à les faire revenir. On essaie aussi d’ouvrir plein de verrous pour toucher tous ceux qui n’ont pas encore passé la porte du musée." Ainsi l’art africain, le graffiti, l’hyperréalisme et Pierre et Gilles ont-ils amené au musée des gens d’intérêts contrastés. "Notre produit d’appel, ce sont les expos temporaires qui doivent amener à faire découvrir le reste des collections." Des collections qui se sont considérablement enrichies au fil du temps, avec une politique d’acquisitions actuelle qui consiste à compléter les lacunes et à acquérir de l’art émergent à un stade déjà renommé.

"Je ne supporte plus les Caliméro de la culture! À nous de nous bouger pour trouver des financements."

Nouveaux défis

Et l’avenir? Claire Leblanc est catégorique: une nouvelle page du musée est à écrire, et l’équipe va s’y atteler pendant toute la période des travaux. "J’ai tout appris sur le terrain. Je n’ai pas été formée à manager le changement, je m’adapte au fur et à mesure et c’est très excitant. Le jour où je m’ennuie, je m’en vais, mais c’est loin d’être le cas avec la rénovation à venir!" Consciente des problèmes spécifiques que pose le contexte belge, elle est surtout très reconnaissante à ce pays de lui avoir donné sa chance: "Mon parcours et mon bonheur dans le travail n’auraient pas été possibles au sein du système centralisateur français, où tout est très hiérarchisé. Ici on m’a donné les clés d’un musée à 33 ans! Les gens font confiance plus spontanément…"

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