De New York à Paris, le MoMA interroge la modernité

Vue d’installation de l'exposition Être moderne : le MoMA à Paris, galerie 1 (niveau -1), Fondation Louis Vuitton, Paris, du 11 octobre 2017 au 5 mars 2018. ©© Succession Picasso 2017 © Succession H.Matisse © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage

À Paris, la Fondation Vuitton accueille 200 œuvres majeures du MoMA. L’institution new-yorkaise propose, elle, l’expo "Items: Is Fashion Modern?" Visite à travers 6 pièces qui ont fait la modernité.

Exposition | "Être moderne, le MoMA à Paris"

"La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable", affirmait Baudelaire dans "Peintre de la vie moderne". Un équilibre entre immédiateté et permanence que l’on retrouve au cœur de l’exposition "Être moderne, le MoMA à Paris", à la Fondation Louis Vuitton. Fondé en 1929 au lendemain du krach boursier par trois femmes de la haute société new-yorkaise, le MoMA s’intéresse, depuis toujours, davantage aux artistes qui font le temps qu’à ceux encensés par leur temps.

Edward Hopper. House by the Railroad (Maison près de la voie ferrée), 1925. ©The Museum of Modern Art, New York. Don anonyme, 1930"

1. "La Maison près de la voie ferrée",  Edward Hopper, 1925

Une des premières œuvres acquises par le MoMA est visible dans la première salle de l’exposition parisienne. L’apparence solitaire de la bâtisse vous est familière? C’est qu’elle inspira Alfred Hitchcock pour "Psychose", Terrence Malick dans "Les Moissons du ciel"… et Disneyland Paris pour son manoir hanté.

Représentative du tournant stylistique du XXe siècle, ce tableau d’apparence réaliste est d’une subtilité psychanalytique. Aucune trace de vie humaine, animale ou florale dans sa composition. Pourtant le manoir évoque un humain esseulé. Hopper est un des rares artistes américains présents dans les premières acquisitions du MoMA. L’institution préférait alors les européens. "Le Baigneur" de Cézanne ou "L’Atelier" de Picasso présentés au même étage en témoignent.  

"Bethlehem houses", Walker Evans, 1936 ©MoMA, N.Y.

 2. "Bethlehem houses", Walker Evans, 1936

Dès les débuts du MoMA, les fondatrices - dont Abby Aldrich Rockefeller, femme du financier américain -  ont acquis des œuvres de tous les genres. La photographie y occupe une belle place. C’est d’ailleurs au MoMA que la première rétrospective de Walker Evans s’est tenue voici presque 80 ans. Photographe humaniste, urbain et documentaire, il parlait des gens aux gens, chassant ses images en rue.

De nombreux artistes se sont inspirés de son travail. Diane Arbus, qui photographia marginaux et handicapés, est l’une d’entre eux. On peut découvrir son travail aux cimaises de la Fondation Vuitton. Ses "Jumelles", vêtements identiques et regards dérangeants, toisent le visiteur de leur étrangeté. Une étrangeté qui a inspiré les sœurs effrayantes du "Shining" de Kubrick.

3 ©Purchase

3. "What you mean we?", Laurie Anderson, 1986

L’art moderne ne serait rien sans techniques… modernes. Le cinéma dans un premier temps. On peut le découvrir ici dans l’extrait du "Cuirassé Potemkine" d’Eisenstein. Ce film muet de propagande réalisé en 1925 raconte la révolte de marins en 1905 pendant la révolution russe. L’extrait présenté à la fondation Vuitton montre un landau dévalant un escalier au milieu d’un massacre de civils par l’armée. L’économie de moyens et l’acuité esthétique expriment la détresse et la solitude: une absolue modernité.

Un étage plus haut, on découvre le "What you mean we?" de Laurie Anderson.  Une œuvre des "eighties" qui interroge la relation de couple. La musicienne utilise les effets spéciaux pour se dédoubler: qui est l’autre, qui est le "nous"? Les œuvres hybrides de Ken Okiishi ou de Jacolby Satterwhite mixant imagerie numérique et peinture, performance et vidéo, soulignent quant à elles les derniers développements de l’art plastique.

Jusqu’au 5/3/18, www.fondationlouisvuitton.fr

Mode | "Items: Is fashion modern?"

New York, le MoMA rénove actuellement ses bâtiments. C’est l’une des raisons qui l’ont poussé à s’exporter à Paris. Mais cela n’empêche pas le musée mythique de proposer une exposition percutante qui retrace l’histoire de la mode et interroge sa modernité. En 1944, le lieu avait consacré une rétrospective sur le sujet. C’était "Are Clothes modern?" À l’époque déjà, l’enjeu était d’examiner la façon dont le vêtement influait sur nos vies. Les 111 pièces présentées au MoMA cet hiver – Levi’s 501, Converse, pull à col roulé compris – montrent comment la mode est une interface entre l’humain et le monde qui l’entoure.

©Martin Seck / 2017 The Museum of Modern Art

4. La petite robe noire, Chanel, 1926

La petite robe noire est l’invitée régulière des colonnes des magazines féminins et un incontournable du dressing. Elle ouvre l’exposition au 6e étage du MoMA dans diverses déclinaisons. Une Coco Chanel de soie et satin, une Dior en deux pièces taffetas ou une Givenchy de satin sont de celles-là. Cette "Little black dress" est un signe d’époque. Si on attribue son invention à Chanel, il s’agit d’un "rapt marketing" par la créatrice.

"Sans rien vouloir enlever à Chanel, il faut dire (qu’elle) n’a pas inventé la petite robe noire. Mademoiselle a été d’un grand génie du marketing: elle s’est approprié un vêtement que beaucoup de femmes avaient déjà adopté à l’époque, et l’a transformé en symbole d’élégance et de modernité", déclare Karen Van Godtsenhoven, commissaire de l’exposition. Présentée pour la première fois dans le magazine Vogue en 1926, elle était depuis longtemps portée par les femmes portant le deuil. Un signe des temps qui devient un signe de style.

©doc

5. La Touche éclat d’Yves Saint Laurent, 1992

On ne pensait pas que cet anti-cernes entrerait un jour au musée. Ce produit au luxueux packaging doré est pourtant exposé au MoMA dans la même vitrine qu’une collection de sous-vêtements galbants. La mode habille mais corrige aussi. Ses dictats ont de tout temps modelé les contours de la femme – et de l’homme aussi, même si ici ce sont uniquement des sous-vêtements féminins qui sont exposés. Et les pièces de mode dépassent le simple vêtement.

"L’exposition insiste fortement sur le fait que ce que nous portons fait partie de ce que nous sommes, et que le design a un impact constant sur ce que nous sommes", souligne à ce propos Glenn D. Lowry, directeur du MoMA. De la même façon, le pantalon de yoga s’expose aussi. Uniforme des temps modernes, il habille une pratique immémoriale. La question se pose donc: la mode est-elle moderne?

©Martin Seck / 2017 The Museum of Modern Art

6. Le hidjab

"Les juifs, les chrétiens, les Grecs ont porté le hidjab et les musulmans leur ont sans doute emprunté cette coutume", rappelle Leila Ahmed, professeure de théologie à Harvard. Jusque dans les années 20, chaque communauté avait son type de hidjab, qui changeait par le tissu ou la façon dont il était porté. Aujourd’hui, il y a une uniformisation très contemporaine de cet objet. "Pour certaines, poursuit l’universitaire, porter le voile est un signe de résistance."

De la même façon, un peu plus loin dans l’exposition, une vidéo retrace l’évolution du col roulé. Sexy sur Marylin ou classy sur Catherine Deneuve et Jackie Kennedy, il est aussi signe punk de résistance, voire de violence. En mode comme ailleurs, tout n’est qu’une question de point de vue.

Jusqu’au 28/1/18, www.moma.org

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