Des pas, des mots, des pierres à Ixelles

©Richard Long

Avec "Along the Way", le land artist anglais Richard Long expose pour la première fois en Belgique en plus de 40 ans. À découvrir à la Fondation CAB, à Ixelles.

Ya-t-il des noms qui façonnent celui qui les portent? "Quelle question stupide", grommelle Richard Long, la tête perchée sur un corps aussi long qu’un peuplier, coiffé d’un bandana, en t-shirt jaune et chaussures de marche constellées de traces de pierre blanche, le sourcil broussailleux, les yeux plissés sur la ligne d’horizon, comme si nous étions sur un îlot au large de la Patagonie et que je venais de lui demander si nous réussirions à regagner Plymouth à la nage

Certains qualifient Sir Richard Long, commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique, de "land artist". On pourrait dire sans craindre de s’égarer que ce sculpteur natif de Bristol est un artiste de la terre, qui est son atelier, "car je n’ai pas d’atelier". Et pas de smartphone: avisant dans ma paume celui avec lequel j’enregistre sa voix aux inimitables inflexions britanniques, il lâche du bout des lèvres, avec un autre sourire indulgent: "I don’t have one of those" (Je n’utilise pas ces machins). "Parlons un peu de votre travail, si cela ne vous ennuie pas. Cela m’ennuie un peu", fait-il avec le sourire de celui qui va se prêter à l’exercice à reculons. Richard Long est un marcheur, depuis 1967. En 1979, il a marché autour du Mont Fuji, et cette marche, comme tant d’autres, est devenue une œuvre: "Line in Japan". En 2013, l’Aomori Museum lui commande une pièce verticale commémorative, "Tsunami Walking".

S’il fallait lui faire l’injure de le résumer en trois vocables, ce serait: des pas, des mots, des pierres. Il marche, et ses pas engendrent ce qui s’appellerait en français des "textœuvres" ("Textworks"), photos des lieux où ses pas l’ont porté, où il a inscrit les noms des lieux: ici, le Puget Sound (État de Washington); là, la Sierra do Geres, à la jointure du Portugal et de l’Espagne, une photo de l’ombre portée de la montagne sur le granit; en Écosse, le serpent d’une crête enneigée des Monts Cairngorn.

Dans "Aconcagua Circle", sur un haut-plateau argentin, il est debout devant un cercle de pierres couchées. Son corps, le cercle et le pic forment une ligne, un triptyque: "Quand tout est aligné, l’œuvre est achevée", lâche Richard Long. Quand il marche, il ramasse des pierres, mais "pas toujours". Parfois il les fourre dans ses poches, parfois il en fait un cercle au sol, ou il les sème en chemin, comme un Grand Poucet. Il marche le plus souvent seul, "mais pas toujours".

L’outil, c’est sa main

"Mes matériaux ont beaucoup de significations et d’emplois. Je peux faire une œuvre avec une ligne de pierres, ou avec une ligne de mots." Son seul outil, c’est sa main. Il ne casse rien, ne peint rien, ne vernit pas, il choisit ("choisir est essentiel, en art comme dans la vie"), ramasse au gré de ses marches, brosse, et pose les blocs comme le pianiste pose les notes, mais ses accords de pierre sont improvisés. Des notes minérales, colossales, silencieuses.

"Les installations sont chaque fois différentes, aléatoires, et pourtant, elles ont chaque fois une apparence similaire. Comme le jardin japonais, ratissé chaque jour, est un autre et le même." Quand on le voit poser des ardoises de Galles du Nord ou des silex de Norfolk ("mes préférées, comme des bulles dans la craie, que la pluie rend luisantes et lisses"), le corps cassé en deux au-dessus du béton lissé, des visions millénaires surgissent, âge de pierre, premiers outils, premières étincelles.

On l’imagine maniant le sarsen des monolithes de Stonehenge. Quand il dispose ces morceaux de notre terre, butin de ses marches planétaires, il transpose la nature, qui entre alors sous un toit, devient objet de culture, bloc de mémoire. Un cercle de pierres blanches évoque le cercle du jardin japonais, une croix couchée ("Flint Cross") est aussi la lettre X, symbole de la lumière dans l’ésotérisme. "Je n’invente jamais d’images. J’utilise des archétypes, cercles, lignes, croix."

Face à ces installations, on est tenté par quantité de lectures. On est aussi invité au silence. On le sait, les arbres parlent entre eux. Les pierres, elles, se taisent. Où demeurent les pierres quand elles ne sont pas installées? "Elles seront dans des sites de stockage, peut-être ici, à Bruxelles." En combien d’endroits de la planète ses pierres dorment-elles, après une installation? "Je l’ignore, je m’en moque. Certaines serviront à construire une maison, ou pourquoi pas un musée…"

Lui qui vit où il est né, il est attaché à la roche calcaire de Bristol, au confluent de l’Avon et de la Frome, fleuves à marée qui se remplit et se vide deux fois par jour. "Mon travail dépend de ce que je suis capable de soulever avec mes mains." Lauréat du Turner Prize 1989, sait-il pourquoi les Japonais l’ont distingué du Praemium Imperiale en 2009? "Non. Ils ne m’ont rien dit. Sans doute parce que je suis un bon artiste."

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