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Et les impressionnistes inventèrent le fog londonien

©Brooklyn Museum of Art, New York

Fuyant la Commune de Paris en 1871, Monet, Pissarro ou Derain dissolvent Londres dans la lumière. À voir à la Tate Britain.

La dynamique historique entre Paris et Londres, les deux plus grandes villes européennes, est fascinante. Elle s’est à nouveau inversée en 2016, près de vingt ans après la domination londonienne dans les domaines politique, économique et culturel. Un parallèle peut être établi avec les trois dernières décennies du 19e siècle. L’exil outre-Manche des Français fuyant La Commune de Paris fut bien plus impressionnante et tragique que les échanges économiques ou culturels entre les deux pays ces dernières années.

En pratique

"Impressionists in London, French Artists in Exile (1870 – 1904)"

A la Tate Britain, jusqu’au 07/05/18.

Renseignements sur www.tate.org.uk

Oublions la partie centrale de l’exposition que la Tate Britain consacre aux impressionnistes français, constituée d’œuvres qui n’appartiennent pas à leur courant artistique – et qui a suscité des critiques acerbes dans la presse britannique. Concentrons-nous plutôt sur les œuvres inédites à Londres et simplement hors normes, de Tissot, Monet, Pissarro, Sisley et Derain.

Parmi les centaines de peintures et de sculptures exposées, il est impossible de ne pas mentionner "L’exécution des communards par les forces gouvernementales françaises aux fortifications du bois de Boulogne (29 mai 1871)", de James Tissot. Cette toile, conservée jusque-là dans une collection privée, est à la fois une œuvre d’art et une preuve historique de ce que l’on qualifie de "semaine sanglante".

Le soleil, le brouillard et l’eau

Le contraste entre l’horreur et les conséquences de la guerre (l’extrême pauvreté amena les plus démunis à manger des rats ou les animaux du zoo) et la magnificence de la vie britannique, ont alimenté l’inspiration de génies, tels Monet et Pissarro et dont les œuvres avaient été détruites par des soldats prussiens après l’invasion de 1870. Peut-être y a-t-il une expression de mélancolie chez Camille Pissarro dans sa représentation des loisirs des Britanniques, issue de sa série des Kew Gardens qui tranchaient avec les petits parcs étriqués de Paris.

Camille Pissarro ©National Gallery, London

Les huit versions de la Tamise de Claude Monet constituent la partie la plus captivante de l’exposition. Durant trois hivers consécutifs, Monet, venu d’abord à Londres pour éviter la conscription dans l’armée française, y a consacré tout son temps passé outre-Manche. De la centaine de toiles produites, la Tate en expose huit qui offrent un pendant londonien à l’emblématique étude sur la lumière des "Cathédrales de Rouen".

 

C’est un dialogue subtil qu’il engage entre les rayons du soleil, l’écran du brouillard et le miroitement des eaux de la Tamise, particulièrement à l’endroit du pouvoir – le palais de Westminster. Pour sa série des "Parlements de Londres", Monet passait et repassait d’une toile à l’autre, multipliant les touches de peinture au gré des variations météorologiques et captant dans l’instant l’atmosphère "London-Like", comme il la décrivait chaque jour à sa femme, Alice.

Dissoudre les formes

Un autre peintre étranger, l’Américain James Abbott McNeill pourchassait lui aussi le brouillard. Jusqu’au point de l'"inventer", selon la description à la fois décalée et lucide d’Oscar Wilde. Des impressionnistes capables de capter des éléments si impalpables ou si omniprésents que peu de peintres les avaient vraiment remarqués jusque-là, hormis Turner!

Monet engage un dialogue subtil entre les rayons du soleil, l’écran du brouillard et le miroitement des eaux de la Tamise.

La façon dont Claude Monet a peint Leicester Square, le paradis des spectacles nocturnes, est tout aussi saisissante. C’est de l’ombre qu’il extrait la lumière de la nuit, comme il avait extrait du brouillard ces rayons de soleil qui dissolvent toutes formes.

La dernière salle de l’exposition est une passerelle entre l’impressionnisme et le fauvisme, avec le "Pont de Charing Cross" d’André Derain (1906). Celui-ci apparaît comme le négatif de la photographie d’une toile impressionniste, à une époque où Claude Monet expérimentait lui-même avidement ce qui n’était encore qu’une nouvelle technologie. "L’Entente cordiale" (1904) franco-britannique venait d’être signée, mettant fin à trente ans d’exil français. Trente années d’échanges d’idées et de techniques inédites entre peintres français et britanniques. Et cela, c’est du réalisme.

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