Jette, sanctuaire de l'art moderne russe

©Michel Burez

Une collection unique d’art moderne russe sera bientôt exposée à Jette grâce au couple Toporovskiy, amoureux des arts et du plat pays.

Ancien jeune conseiller aux affaires européennes de Mikhaïl Gorbatchev – chef d’état dont la démission entraîna la chute de l’Union soviétique en 1991 – Igor Toporovskiy fut le quatrième russe à avoir franchi les portes de l’Otan en 1990. Tel un Rubens des temps modernes, serait-il un collectionneur diplomate? "J’œuvre certes dans le domaine de l’art mais je participe parfois à des discussions importantes. Ce fut le cas sur le dossier ukrainien", rit-il un peu gêné.

Sa femme Olga Topovorskaiya, née Pevzner, a rencontré son futur mari à l’université. Cette collection en triptyque est constituée de trois volets aux origines diverses. Le premier est composé des œuvres restées dans la famille d’Olga, de celles d’Antoine Pevzner et de son frère Naum Gabo. Dans le second, plane l’ombre de Georges Costakis. Ce Grec d’origine est devenu l’un des plus grands collectionneurs d’art moderne russe à l’époque de l’Union soviétique. Après avoir été sommé de faire don de sa précieuse collection à l’état, il prit le chemin de l’exil. "Costakis a été obligé de laisser 80% de sa collection à la galerie Tretiakov", précise Olga. Enfin, le volet le plus important de la collection est constitué d’œuvres disséminées dès avant l’accession de Staline au pouvoir, lequel imposa un réalisme socialiste dans des musées régionaux, notamment en Ukraine.

Igor Toporovskiy, sans doute inspiré par ses origines ukrainiennes, décide alors de mettre à profit ses contacts haut placés et y découvre des trésors qu’il rachète à un prix très modéré à la fin de l’ère communiste. Il rassemble la collection privée d’œuvres d’Alexandra Exter ainsi qu’une partie de la collection de Joseph Orbeli, ancien directeur de l’Ermitage. Ce dernier l’avait mise à l’abri dans son Arménie natale afin que les toiles échappent aux destructions ordonnées par Staline. Collectionneurs d’œuvres aux provenances multiples, le couple Toporovskiy dispose d’un inventaire retraçant également l’historique des leurs acquisitions.

Olga et Igor sont historiens, formation qui se veut globale en Russie, incluant l’histoire de l’art. "Ma spécialisation, c’était l’histoire française du 18e siècle et celle d’Olga concernait l’Espagne au 17e". D’où cette attirance pour la culture latine en général, et francophone en particulier pour Igor.

Naturalisés Belges, Igor et Olga Toporovskiy ont décidé de faire découvrir les maîtres de leur collection d’art moderne russe, tels que Malevitch, Exter, Kandinsky ou Gontcharova.

Mais pourquoi la Belgique et Bruxelles comme lieu de la fondation qu’ils viennent de créer? "Par amour!", s’exclame Olga. Igor précise que le plat pays fut son premier voyage hors de l’Union soviétique, en 1990, à Bruxelles. "La première frontière que j’ai franchie, c’était à Zaventem! Lorsque nous avons décidé d’émigrer, il y a 12 ans, ce fut vers un pays francophone et notre premier voyage ensemble s’est déroulé ici", ajoute Olga. Des âmes russes décidément bien romantiques!

Naturalisés Belges, ils ont décidé de faire découvrir les maîtres de leur collection, tels que Kandinsky, Malevitch, Larionov, Exter ou Gontcharova. Pour exaucer leur vœu de rendre cette collection publique, ils ont créé la fondation Dieleghem. "Dans le but de gérer la collection et de faire en sorte qu’elle soit préservée dans son intégralité", précise Igor.

Alexandra Exter, "Florence", 1914. Alexandra Exter a séjourné à Paris dès 1906 et a fréquenté Matisse et Picasso. Elle devient la maîtresse d’Ardengo Soffici qui l’introduit auprès des futuristes italiens. Ce tableau est une vision futuriste de la ville de Florence. ©Michel Burez
Alexandre Rodtchenko, "Noir sur noir", 1919. Alexandre Rodtchenko a accepté le régime soviétique et se considérait comme l’égal de Malevitch. Pour répondre la même année à la série suprématiste "blanc sur blanc" de ce dernier, il a réalisé une série "noir sur noir". ©Michel Burez
Natalia Gontcharova, "Quatre évangélistes", 1910. Natalia Gontcharova exécute vers 1910 une grande série sur les thèmes religieux, mais dans une approche moderniste, à la Chagall pour la thématique, mais pas pour la manière. ©Michel Burez

C’était la première étape. Le couple a ensuite cherché un endroit à Bruxelles afin de présenter la collection de façon permanente et de proposer des expositions temporaires, à l’instar d’un vrai musée privé. "Et nous sommes tombés sous le charme de cette propriété. Le château Titeca est un site historique composé de l’ancien pavillon de chasse de l’abbaye de Dieleghem datant de la fin du 16e siècle et d’une grande villa de style Napoléon III". Dans l’attente d’un permis d’urbanisme, le couple espère ouvrir sa collection au public en 2020.

L’achat s’est fait sur fonds propres, sans aucun apport public, et le bourgmestre Hervé Doyen (cdH) a, semble-t-il, été ravi de voir un tel projet culturel atterrir sur le territoire de sa commune jettoise.

En attendant, le couple prépare une grande exposition au Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK), prévue pour la fin 2018. "à travers notre collection, mais aussi d’autres collections privées et publiques, nous voulons montrer les nouvelles idées que le modernisme russe a pu développer". Une salle du MSK accueille déjà 30 œuvres de la collection, prêtées par les Toporovskiy.

Le couple insiste: il s’agit bien de modernisme et pas d’avant-gardisme, dont le terme est, à leurs yeux, erroné.

3 questions à Igor et olga Toporovskiy, collectionneurs.

1. Ce qu’on appelle erronément l’avant-garde russe, que vous appelez modernisme, est aussi lié à tort à la révolution?

Du fait de la brève période de cohabitation avec le communisme, on attribue à l’avant-garde tous les éléments révolutionnaires. Mais cet art non objectif comme le suprématisme, le constructivisme, l’art abstrait étaient présents avant l’irruption communiste, notamment avec Malevitch, Kandinsky et Chagall. Arrivés au pouvoir, les communistes, n’ayant pas de projet pictural, ont voulu remplir le vide artistique et idéologique, ceci avant l’avènement du réalisme socialiste. J’ajoute qu’à mon avis, l’influence des icônes et de l’art religieux est surestimée quant au modernisme russe. Il faut bien comprendre que ces artistes font leur apprentissage à partir de l’art français, le postimpressionnisme qui a exercé une énorme influence sur eux – d’abord Cézanne, Van Gogh et Gauguin, et ensuite Picasso et un peu Matisse.

2. Quel jugement portez-vous sur des expos comme "Red star over Russia", actuellement à la Tate Modern de Londres, et qui court de la révolution de 1905 à la mort de Staline, et de cette collection de peintures et d’esquisses d’affiches de propagande soviétiques montrée dans une galerie bruxelloise en novembre 2016?

En tant que collectionneurs et spécialistes, nous nous focalisons sur le modernisme russe. Mais évidemment, si nous ne nous montrons pas très enthousiastes vis-à-vis de l’art propagandiste et soviétique, il constitue cependant une période intéressante, historiquement plutôt qu’artistiquement… Car si l’art franchit les limites culturelles et artistiques et devient trop idéologie, il se perd. Il ne faut jamais franchir cette ligne, à la fois délicate et importante.

3. Nous sommes en 2017, un siècle après la révolution. En voyez-vous survenir une autre, artistique, en Russie?

Nous ne sentons pas, comme à l’époque du modernisme, de bouillonnement. Les artistes russes regardent plutôt ce qui se fait du côté de leurs contemporains américains et européens. Nous sommes derrière et pas devant, comme à l’époque du modernisme. Mais il y a des artistes connus et intéressants comme les Kabakov qui sont partis de Russie, mais pas de courants. À cela s’ajoute aussi une censure insupportable, car l’Église intervient dans chaque spectacle ou représentation. Beaucoup de choses sont interdites ou refusées… L’Église est devenue un véritable ministère du culte.


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