Kanal se construit avec ironie

"Lingering Nous", de Haegue Yang, déploie un assemblage néo-cubiste de 166 stores-éventails verts et roses. ©Veerle Vercauteren

Kanal est en construction. Heureuse coïncidence, cette idée de construction traverse l’architecture, l’art et l’objet de part en part. C’est à cette traversée que nous convie une nouvelle salve d’expositions. Dans le froid, sous la neige, ces visions excitent l’œil.

Bernard Blistène, directeur du Centre Pompidou-Paris, s’inspire d’un Helvète éminent, Jean-Luc Godard, déclinant la célèbre formule du révolutionnaire Sieyès ("Qu’est-ce que le Tiers-État? Tout."): "Qu’est-ce que l’art? Tout. Que veut-il? Tout. Que peut-il? Rien. Que fait-il? Quelque chose." La messe est dite: à Kanal, l’impertinence et la résistance à la négativité ambiante d’une époque sociale régressive sont de mise.

S’il y a de l’insolence à Kanal, elle se veut ludique, mais aussi raisonnée, rationnelle, géométrique. Les "Simples constructions" de l’Atelier de carrosserie du musée-garage Citroën-Pompidou sont nées d’une époque particulièrement insolente, celle du constructivisme des années 1910, Sacre du Printemps de l’art russe, quasi-contemporain du déchaînement rituel stravinskien (1913).

Avec les frères Stenberg, puis les minimalistes comme Carl Andre ou Sol Lewitt, ce sont tous les matériaux industriels (néon, plexiglas, acier...) qui deviennent support de l’art. Un art machinal, où la main n’intervient pas. Dans la lignée de Jan Arp, cette absence de la main est un appel à la suite mathématique et au jeu du hasard. Même si, avec l’œuvre vidéo cardinale du grand Bruce Nauman ("Manipulating a fluorescent tube", 1968), séance gymnique et onanique avec un tube au néon, les mains sont évidemment très actives…

Le cinéma, rappelle Bernard Blistène, exerce une forte influence en incitant ces artistes à déjouer le minimalisme. C’est le cas de Paul Harrison et John Wood, qui, avec leur boîte houdinesque où disparaît le corps, invoquent le déconstructivisme fabuleux d’un Buster Keaton: "Six boxes (life size)". Avec Larry Bell, un cube de verre peint présente une enveloppe transparente qui entoure du vide.

Outre ces grands aînés, le Danois Jeppe Hein (né en 1974), avec "Moving neon cube", anime ses cadres métalliques grâce à de la lumière devenue matière. Autre artiste récemment acquise par le Centre Pompidou, Haegue Yang (née en 1971) qui, avec "Lingering Nous", déploie un espace fantastique et fantastiquement servi par le contre-jour hivernal et neigeux des baies vitrées de Kanal: un assemblage néo-cubiste de 166 stores-éventails verts et roses, cathédrale de lignes où le diaphane et la profondeur attirent le regard.

Tati et Kubrick au bureau

Avec "Bureaux fantômes", l’univers bureau-tic des années soixante aux années quatre-vingts, des premiers ordinateurs aux premiers iMac couleur Haribo, ressuscite ces machines des limbes de l’obsolescence programmée. L’intitulé même de cette enfilade de bureaux a de quoi retrousser les commissures: "Le salon du Président et son canapé safari", "Le bureau des radicalités", "Le bureau des interrogations" sont meublés d’objets de grands noms de l’art et du design, comme Ettore Sottsass ou Philippe Starck.

Au centre du "Bureau de la DRH" trône la "Table tour" de Gae Aulenti (1993), juchée sur ses roues de bicyclette. Dans le "Bureau fantôme", ce sont des ossatures, des structures d’objets vidés de leur fonctionnalité. Quant au "Bureau des employés", il n’est éclairé que par la très récente Work Light Bulb (2015) de Pieke Bergmans, lampe molle à l’ampoule hypertrophiée, atteinte d’un virus. Ces objets surgis d’un temps passé échappent à tout usage: plus que du surréalisme, c’est d’un croisement du cinéma de Tati et Kubrick que procède cette administration des objets et des machines, d’où les corps sont décentrés, déportés, absents.

Que retient le visiteur de cette déambulation dans les volumes de Kanal, où des flocons de neige sont magiquement tombés sur le "6 colourful inside jobs" de John Baldessari? Un art éclectique, ludique qui invite à interroger le monde en s’a-mu-sant! Une protestation contre l’engluement de nos existences, plus légère, plus féconde, plus divertissante que la jaunisse du gilet.

Jusqu’au 30 juin, au Kanal-Centre Pompidou. www.kanal.brussels

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