L'art post-soviet joue aux montagnes russes

Le collectif moscovite AES+F avait déjà présenté ce "Portrait de famille aux chimères" dans le off de la 56e Biennale de Venise, en 2015. Collage et digital, tiré du projet "Inverso Mundus". ©doc

Traversant des hauts et des bas depuis plus de trente ans, 15 plasticiens moscovites d’avant-garde sont rassemblés dans un festival logé dans les luxueux magasins Goum, place Rouge: insolite, décapant.

Il resta longtemps le plus vaste centre commercial au monde, lié pour toujours à l’histoire du pays: inauguré en 1893 par le tsar Alexandre III, transformé en bureaux par les bolcheviks en 17, rendu trente-six ans plus tard – même si les denrées sont rares – à sa fonction première de "Glavny Ouniversalny Magazin" (magasin principal universel), puis privatisé à la fin de l’ère soviétique, le Goum, splendeur de marbre, de granite et de grès, accueille désormais, parmi ses 2,5 kilomètres de galeries marchandes que bordent 200 échoppes de luxe, quinze petits pavillons occupés chacun par l’une des plus terribles figures de l’art russe contemporain.

Dans son box de velours noir, Vladimir Dubossarsky, 55 ans, a peint sur les seins d’un baigneur en sueur l’effigie de Staline et de Marina Abramovic, la performeuse serbe de l’extrême. Plus loin, Oleg Kulik, 58 ans, qui fut lui-même, en son temps, assez dingo pour mordre, nu en rue, les promeneurs du dimanche (il s’est calmé depuis), a installé, au bout d’une tour d’anneaux métalliques, un bonhomme en polymère au sexe en érection. Pour l’œil occidental rompu au mélange des genres et à la provocation, pas de quoi fouetter un chat. Mais pour les quelque 60.000 nostalgiques de l’immense magasin qui viennent chaque jour humer, sur place, les traditions de la vieille Russie, et lécher la même boule de la crème glacée qu’on y fabriquait voici un siècle, c’est un choc.

Les images du GUM-Red-Line festival 2019

L’Ouest invite puis rejette, reprend puis remballe

À deux pas du Kremlin, l’idée, pourtant, n’est pas tant d’offusquer que de familiariser un public très largement néophyte – certains visiteurs n’ont jamais vu d’art contemporain – avec les créations de quinze éminents plasticiens russes, aux styles clairs et bien typés (monumental, new rave, surréaliste…), tous renommés à l’étranger, mais globalement ignorés chez eux. Le projet d’aligner, entre les boutiques Dior, Gucci, Piaget et consorts, une sélection de leurs œuvres, lors d’un festival qu’on promet annuel et baptisé Red-Line (la place Rouge est voisine), découle d’une initiative lancée voici quatre ans, qui consistait à inviter ces mêmes artistes à illustrer, à tour de rôle, la "une" du magazine Bosco, un trimestriel très fashion et lifestyle, sur le thème de la famille – un sujet encore sensible, en Russie. Intitulée "One Big Family", hypercolorée, la série des quinze couvertures, qui n’ose qu’une critique très légère du foyer – au regard de nos propres audaces européennes –, fait partie intégrante de l’exposition. Pour le Goum, ce double saut dans la modernité reste bien sûr détonant. "C’est un pari un peu risqué, mais aussi une opération commerciale", assure un observateur local: ce temple historique dédié à l’opulence vivait un peu trop sur son passé; il se devait de rajeunir son image.

The Cube

Le privé prend l’art contemporain en main

Hébergé au -2 du Ritz-Carlton (un ascenseur de l’hôtel y descend d’ailleurs directement), un espace tout blanc dévoile une plateforme divisée en dix compartiments accueillant chacun, un peu comme dans les foires d’art, les poulains de dix galeries. Ouvert en février dernier, encore unique en son genre à Moscou, The Cube, doté, comme il se doit, d’un superbe concept store, d’un café design/wifi et d’un programme de conférences pointues, a pour ambition de mêler des artistes locaux et étrangers, pour "faciliter les interactions de marché et booster l’influence de l’art contemporain russe dans l’arène internationale". Avec surprise, on trouve ainsi, à côté des barres d’acier soudées de Konstantin Benkovich et des peintures bizarres (inspirées de l’univers de Microsoft) de Dagnini, dont personne ne sait rien sinon qu’elle est une femme, le travail tout en douceur du… Gembloutois Didier Mahieu, représenté par la NK Gallery… d’Anvers. Initiative branchée dans un lieu semi-caché, The Cube démontre que pour survivre, l’art contemporain russe doit s’en remettre au privé, autant qu’à la proximité serrée de très riches acheteurs potentiels. V. C.

The Cube, 3 Tsverskaya ul., Moscou. www.cube.moscow

Pour les quinze créateurs choisis, quasi tous nés dans les sixties, l’enjeu est nettement plus crucial. Il n’est un secret pour personne, en effet, que l’avant-garde russe, de 1950 à ce jour, a connu un sort agité. Après des décennies de clandestinité, la perestroïka de Gorbatchev a frayé la voie, dès les années 90, à une période de créativité brillante et bouillonnante… quoique dépourvue de moyens. Les artistes russes sont libres, mais ont les poches vides. Ils peuvent ouvrir des galeries, mais ne vendent rien. "Puis les choses changent, du point de vue financier, au tournant du millénaire", explique Dmitry Gutov, historien de l’art russe. Poutine arrive au pouvoir – sans s’intéresser à l’art. Le prix du pétrole s’envole, l’argent coule à flots. "La commercialisation démarre et c’est une deuxième révolution pour cette génération d’artistes, qui parviennent enfin à s’acheter voitures et logements."

Un peintre comme Semyon Faibisovich, 70 ans, dont on peut voir le portrait de sa petite-fille Kyra, au Goum, écoule alors ses toiles à plus de 100.000 euros pièce. Mais l’âge d’or ne dure pas. En 2008, la crise économique divise au moins par trois les rentrées pécuniaires. Revoilà les temps difficiles. Et il n’y a pas que les sous. L’intérêt que suscite, à l’étranger, l’art contemporain de la Fédération de Russie paraît directement corrélé à sa politique extérieure. L’Ouest invite les créateurs, puis les rejette, puis les reprend, puis les remballe… Les artistes présents au Goum sont ceux qui ont le plus enduré ces soufflets du destin. Ça les a rendus flexibles aux changements, prêts à tout, et blasés. "Nous essayons tous de nous rendre célèbres à l’Ouest, confie Konstantin Zvesdochetov, 61 ans. Mais quand nous y gagnons un peu de popularité, notre travail est toujours présenté comme ‘exotique’. Et l’enthousiasme retombe rapidement. En fait, nous ne sommes pas considérés comme faisant partie de l’art international…" Pour Gosha Ostretsov, 52 ans, l’explication est limpide: "Nous sommes les héritiers de valeurs totalitaires qui sont inutiles et sans signification pour le reste de l’humanité."

Semyon Faibisovich ©doc


L’art contemporian russe dans une zone de non-liberté

En dépit d’un paquet de récentes infrastructures, de biennales, d’espaces réservés à l’avant-garde et de programmes universitaires, "l’art contemporain reste marginal, soutient Dubossarsky, parce qu’il continue d’exister, au fond, dans une zone de non-liberté. Les artistes ne dépendent pas seulement des autorités mais aussi de leur propre mentalité."

©SERGEY ANDREEV

Écrasé jadis sous le poids de la pensée soviétique, l’art contemporain russe subit, aujourd’hui, une forme nouvelle d’autocensure, autant qu’un manque de moyens, l’absence d’un véritable marché, de curateurs, d’experts et même de revues spécialisées. "Tous ces artistes rassemblés rament un peu depuis dix ans", assure Emmanuel Grynszpan, l’un des rares correspondants français couvrant le domaine à Moscou. Dans un pays "où personne ne connaît très bien la limite entre le privé et le public", l’art contemporain résiste, pour l’instant, uniquement grâce aux mécènes et aux initiatives privées. Celles du Goum en est une, qui donnera aux artistes rescapés l’aubaine d’être encore vus, lors du festival, par 3,2 millions de badauds éventuels – soit presque autant que le nombre de visiteurs annuels du musée du Kremlin et du musée Pouchkine confondus.

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