La banquise, la forêt et les étoiles de Sophie Whettnall

Dans ses installations, les panneaux sont perforés de centaines de petits trous qui ouvrent un passage vers l’au-delà. ©rv

Artiste omnivore, Sophie Whettnall, qui mêle sangs belge et suédois, est allée chercher la chaleur dans le froid pour sa nouvelle expo à la Centrale.

Forêt, banquise, étoiles. Derrière ces trois mots, un trait commun: le froid. Et un premier paradoxe: ces œuvres nées du froid sont un jeu sensuel et tactile. "J’ai besoin de m’immerger dans la nature, physiquement ou mentalement. J’y puise la sérénité que je transpose dans mon travail. Devant mon atelier, il y a un arbre. Je dois en un sens traverser cet arbre pour y pénétrer."

"Devant mon atelier, il y a un arbre. Je dois en un sens traverser cet arbre pour y pénétrer."
Sophie Whettnall
Plasticienne

Ses trois matériaux cardinaux sont liés: ce sont le bois, qui se transforme en papier, et la lumière. Ce mercredi matin, elle met la dernière main à une installation de lumière, un néon piloté par logiciel, qui varie imperceptiblement, créant l’effet d’une très légère respiration lumineuse, qui modèle l’espace et le temps sous un jour variable. "Je fabrique tout moi-même et rien n’est dissimulé: je tiens à ce que l’effet soit présent, à montrer l’envers du décor." C’est aussi une manière de ne pas enfermer l’œuvre dans un support fermé, de la laisser respirer.

©rv

Dans son travail, "les exercices de respiration sont venus naturellement. La respiration est toujours liée au geste. Elle permet d’intensifier le mouvement, comme chez une nageuse ou une marcheuse." Les surfaces qu’elle travaille, bois ou papier, sont très souvent perforées, "comme une peau percée de pores, qui respire". Ce qu’elle déchire, troue, perfore crée autant d’accidents qui marquent et scandent le passage du temps. "C’est une manière de montrer ce temps et de s’y ancrer." Mais elle se récrie et insiste sur sa liberté: "On ne doit pas tout comprendre et tout expliquer de ce qu’on fait".

Sophie Whettnall - Etel Adnan @CENTRALE

Immensité intime

Forêt, banquise, étoiles. Vertical, horizontal, lointain. Sa forêt est une installation de panneaux de bois, de 122 par 144 cm. Le dessin du bois est perforé de centaines de petits trous, qui en redessinent les veines. Comme les cristaux de la banquise, ici composée de mousse à matelas, qui flottent sur le sol comme des icebergs ou des bourguignons ("cela me fait penser à des marshmallows; je suis gourmande, car en un sens si traumatisée par la réalité que la gourmandise est un moyen de digérer cette réalité, de la transformer").

"La banquise, la forêt et les étoiles"

Jusqu’au 4/8 à la Centrale for contemporary art: www.centrale.brussels

Note : 4/5

Par Sophie Whettnall et Etel Adnan. Carine Fol, directrice et commissaire.

Cette réalité qui se répète et se démultiplie est comme autant d’étoiles, une myriade de trous d’épingles qui percent le ciel. Un mythe indien voulait que ces points lumineux des étoiles soient des trous, permettant le passage dans l’au-delà, vers la lumière derrière la surface noire du firmament. Ses panneaux percés sont comme des blocs d’un ciel intersidéral qui serait blanc au lieu d’être noir. "Il m’arrive de faire des promenades infinies dans les Ardennes, au pied des sapins serrés près les uns des autres et d’entrevoir le soleil qui filtre au travers."

©rv

Ces marches lui évoquent les forêts de Suède, telles que les montre Ingmar Bergman. C’est l’un des paradoxes qui l’accompagnent, ce lien avec une "immensité intime", qu’évoque Bachelard. "J’ai parfois du mal avec les mots, avoue-t-elle, et j’aurais à peine osé lui emprunter ceux-là. Il est vrai que les pièces que je crée sont des objets limités qui contiennent des perceptions illimitées. Mon intimité est la matière première que je manie pour tenter de la sublimer et que les autres se l’approprient. J’ai vite perçu que j’étais faite de paradoxes, ils m’ont longtemps embêtée, j’ai mis du temps à les accepter, à admettre que ces opposés fassent partie de moi. Maintenant, je les aime."

Ce mariage des contraires, cet oxymore, s’incarne aussi avec Etel Adnan, maîtresse libanaise du dessin où le paysage devient calligraphie, idéogramme, alter ego invitée par Sophie Whettnall. Enfin, Lore Binon, cantatrice de l’ensemble Ictus, chantera au milieu de sa forêt des hymnes byzantins écrits par Sainte Kassia, abbesse et compositrice qui vécut à Constantinople au IXe siècle, l’une des premières en Occident à écrire la musique. La nature est son moteur et son refuge, et le jeu de Sophie Whettnall consiste à la recomposer.

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