Le temps suspendu… aux cimaises

©Jo Exelmans

"Château Kairos, Cueillir l’éternité dans l’instant" / Avec ses airs de château de Belle au bois dormant, celui de Gaasbeek accueille une nouvelle expo consacrée au temps qui "conte". En effet, c’est un enchantement…

Il a des allures de belle endormie, le château de Gaasbeek, une folie néogothique façonnée par sa dernière propriétaire, la marquise Arconati, à qui Alfred Dreyfus adressa plus de 400 lettres, tout juste publiées chez Grasset. Dreyfus décrivait les dîners chez cette excentrique comme "une joie pour l’esprit et un plaisir pour le cœur".

Et, plutôt que de confiner le castel dans le confit justement, son directeur, Luc Vanackere, tient, en effet, à confronter, au travers d’expos temporaires, sa décoration et ses œuvres néogothiques ou renaissantes avec des travaux récents d’artistes contemporains. Ce qui donne lieu à une belle histoire, qu’il nous faut vous conter.

Réflexion sur la fugacité du temps

Il était donc, une fois, une philosophe néerlandaise Joke Hermsen, célébrité dans son pays, qui choisit de s’intéresser au temps: non pas l’ogre père Chronos, garant du temps linéaire et mesurable, mais son petit-fils Kairos ("occasio", en latin), dieu du juste moment, de l’instant… et pas celui de la longueur d’un dîner. Ceci mène à une réflexion sur ce temps fugace qui nous échappe, que nous ne parvenons pas ou plus à fixer, et à laquelle se prête à merveille ce lieu magique entouré de forêts, à jamais immobilisé, semble-t-il, dans ce qui ressemble à un long instant, justement.

Ce côté Belle au bois dormant se retrouve dans une des premières pièces, au sens propre comme au figuré, une création de Chiharu Shiota, vedette de la dernière Biennale de Venise: "State of Being (Baby Carriage)" consiste en un vieux landau sous verre, pris dans les fils, qui ressemble à une énorme toile d’araignée.

©Cassander Eeftinck Schattenkerk

Mêlant vidéo et sculpture, Marteen Baas montre un homme derrière le cadran d’un pendule, traçant puis effaçant inlassablement ses deux aiguilles ("Grandfather’s Clock").

Dans une projection, Hans Op de Beeck utilise des objets du quotidien, dont il illustre le caractère éminemment éphémère: l’exemple le plus spectaculaire se révèle une cité faite de sucre en morceaux qui, subissant les averses d’un arrosoir de café, commence à fondre pour finir par disparaître complètement: vanitas et vanité des constructions humaines?

L’exposition mène une réflexion sur ce temps fugace qui nous échappe, que nous ne parvenons pas, ou plus, à fixer.

Le temps qui fond, mou (heureusement pas de montres molles à la Dali), s’oppose à l’instant dur, tout en couches, de "L’eau-de-vie" de Nicolas de Staël, qui en donne l’épaisseur dans une composition géométrique entre figuration et abstraction, entre Kandisky et Matisse.

Reprenant, pour sa part, des paysages peints en Provence par Van Gogh, Davide Quayola les filme puis les traite numériquement sur ordinateur pour leur donner un aspect mouvant, post-impressionniste, avant que leur flou ne s’effiloche en pixels. Les couches représentent, dans ce cas, une sorte d’accumulations d’instants, d’une poésie envoûtante, quoique digitale.

Pas d’effets spéciaux chez Berndnaut Smile qui, dans un autre château, celui d’Aspremont-Lynden, nettement plus décati, a créé, à l’intérieur d’une de ses pièces, un nuage nimbus qu’il a fixé sur pellicule: l’impression flottante et fantastique, à tous points de vue, de la présence d’un spectre renaissant. Comme un fantôme, par exemple, des époux Arnolfini.

L’impression récurrente de vanités émane également des grandes "photographies toiles" d’Evi Keller: ces mises en regard montrent, en noir et blanc, le reflet d’un paysage d’arbres dans un cours d’eau gelé, fixé dans la glace, sur pellicule et dans l’instant dépeint.

Elles entourent une sculpture faite de tiges de métal d’Antony Gormley qui représente le squelette d’un homme, soulignant sa présence également temporaire, voire fugace.

Jouant, pour sa part, de la distorsion temporelle, Alexandra Cool saisit des écrivains au travail usant de la technique rudimentaire de la camera obscura (dite "pinhole" dans sa version contemporaine) qui exige, comme à l’époque des pionniers de la photographie, une pause très longue pour un résultat flou, un bouger, marque pourtant de l’instant.

Tempérons notre enthousiasme, tout n’est pas renversant dans cette évocation: l’installation de musique, tissus et projections de Pipilotti Rist, intitulée "Expecting" ne répond pas aux attentes, paradoxalement. Les vidéos paysagères de Peter Bogers ou de Martijn Veldhoen – qui dit tout sur sa mère –, donnent cette impression de déjà vu que peut avoir cet instant qu’on croit déjà avoir vécu (et c’est le cas, les concernant).

Mais, s’il est un grand maître… du temps dans cette remarquable exposition, qui réunit une petite quarantaine d’artistes dans ce château magnifique qui a lui-même des allures de vanité, c’est sans doute David Claerbout. Le plasticien polymorphe, démiurge de la temporalité, présente, dans son noir et blanc typique toujours un peu passé (et pour cause), un diaporama de 36 minutes montrant les images muettes d’une scène unique sur la côte bretonne. "The Quiet Shore" est un seul et solitaire moment capturé par cet orfèvre de l’instant longue durée, pendant plus d’une demi-heure, sous des angles chaque fois différents. Outre que ces images de personnes, d’objets, de nature sont splendides, elles donnent le sentiment, dans ce moment distendu, de se trouver à la marge d’un événement qui se fait éternellement attendre, voire désirer.

Et si ce bord de mer n’est pas désert, la vie semble avoir déserté cette "photographie" dans laquelle elle semble empaillée. Il n’en reste qu’une plage… de temps.

Jusqu’au 18 juin au Château de Gaasbeek, Kasteelstraat 40 à 1750 Lennik, 02/531.01.30, www.kasteelvangaasbeek.be, tous les jours sauf le lundi de 10 à 18h.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content