Les flirts surréalistes de Dali et Magritte

©doc

Les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique font dialoguer une centaine d’œuvres des deux maîtres.

André Breton écrivait en 1928 que "l’œil existe a l’état sauvage". Et ce, "pour répondre à la nécessité de révision absolue des valeurs réelles sur laquelle aujourd’hui tous les esprits s’accordent". En réaction à l’effondrement civilisationnel de 1914-1918, s’étirant de 1924 à 1969, le surréalisme est l’un des plus longs et des plus amples mouvements artistiques du XXe siècle. Entre révolte et révolution, expérimental et subversif, débordant les cadres strictement artistiques, il voulait libérer le désir et renverser tous les ordres établis.

Exposition

"Dali & Magritte"

Note : 5/5

Commissaire: Michel Draguet

 

Dans la constellation surréaliste, René Magritte (1898-1967) et Salvador Dali (1904-1989) occupent une place de choix. Ils se rencontrent à Paris dès 1929, l’Espagnol vouant déjà une admiration pour le Belge. Dali l’invite à Cadaquès l’été de la même année. Les deux hommes copinent et, outsiders du surréalisme, en rejettent une idée précoce, chère à Breton: l’écriture automatique.

Confrontation visuelle

Durant leur carrière respective, Dali et Magritte resteront en contact. Attelés à une quête similaire – contester l’arbitraire de la représentation censément réaliste – ils ne cesseront de s’observer, en dépit de leurs divergences émotionnelles et stylistiques. La confrontation visuelle de ces deux génies est d’autant plus pertinente et stimulante qu’ils ne nous ont pas laissé de traces écrites d’échanges directs de leurs idées.

Dali et Magritte ne cesseront de s’observer, en dépit de leurs divergences émotionnelles et stylistiques.

De Magritte, on peut dire ce qu’on a dit de Max Ernst: son œuvre est celle d’un philosophe qui a renoncé à écrire un traité de philosophie pour en offrir seulement l’illustration. Sobre dans son humeur comme dans sa peinture à la facture presque convenue, c’est un déconstructeur méthodique et obstiné de la représentation – non dénué d’humour.

Marqué par Freud, Dali est tourmenté par une abyssale pulsionnalité intérieure qu’il projette et transmute dans ses toiles, selon des voies hallucinatoires. Sa peinture est d’un réalisme à la précision vertigineuse, même dans l’extrême miniaturisation ("Les premiers jours du printemps", 1929). Au conceptualisme linguistique de Magritte répond le symbolisme psychanalytique de Dali. Ils ont un art consommé de semer la zizanie visuelle. Au contact de Dali, Magritte s’émancipe de la psychanalyse; Dali lui emprunte nombre de "trouvailles visuelles" selon Michel Draguet, le directeur général des Musées royaux des Beaux-arts de Belgique, où les deux comparses sont exposés ensemble.

Les nombreuses sections thématiques montrent leur regard singulier sur la femme, le rêve, le portrait, l’érotisme, la mort, l’impermanence, les rapports du mot et de l’image,… et leur manière propre de construire l’espace: illusionniste chez Magritte; se dilatant à l’infini de l’espace mental chez Dali.

Multiples appariements

La stratégie des multiples appariements – telle œuvre de Dali en regard de telle œuvre de Magritte – rend saisissant ce qui les divise comme ce qui les unit, et révèle les jeux d’influence, jusqu’à se citer visuellement l’un l’autre. Comme le dit joliment Michel Draguet, ces deux-là, "ils flirtent".

Dali, par exemple, adopte les objets en feu peints par Magritte ou bien, dans le fantastique et mystique "Tentation de Saint-Antoine" (1946), opère un copié-collé d’un torse nu féminin tiré de "L’attentat" (1932) de Magritte. De Dali, Magritte retient notamment l’idée de faire coïncider les contours d’une figure avec le cadre du tableau – d’après la variation érotique de Dali sur un tableau de Millet: "Couple aux têtes pleines de nuages", (1936).

"L’expérience surréaliste, où se manifeste la non-suffisance du monde, où se déréalise le quotidien, où se fait jour le pressentiment de l’Être, où l’exigence humaine, considérée dans sa totalité, refuse de se voir limitée ou trahie, est très proche de celle qui fut la source de toutes les grandes philosophies", écrivait Ferdinand Alquié, philosophe du surréalisme. En ces temps où notre civilisation tremble à nouveau sur ses gonds, le geste surréaliste est plus actuel que jamais.

Aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles, du 11 octobre 2019 au 9 février 2020. www.fine-arts-museum.be

Musée Magritte

Plus de 3 millions: c’est le nombre de visiteurs accueilli par le musée Magritte de Bruxelles, depuis son ouverture en 2009. Ce musée qui présente la plus grande collection d’œuvres du surréaliste belge est donc un succès culturel et touristique.

Pour célébrer cet anniversaire, outre l’exceptionnelle exposition "Dali & Magritte", une grande fête sera organisée le dimanche 24 novembre. Occasion de découvrir une nouvelle sélection d’œuvres de Magritte ainsi que l’installation monumentale de l’artiste américain Joseph Kosuth, "La signification, l’emplacement du mot dans un champ grammatical", créée en 2016 pour l’exposition "René Magritte. La trahison des images", au Centre Pompidou, à Paris. L’artiste s’inspire directement de "L’apparition" (1928) de Magritte où le peintre expérimente l’alternance des mots et des images. Pionnier de l’art conceptuel, Kosuth se réfère à Magritte dès ses débuts: l’installation "One and three chairs" (1965), qui fait partie de sa série des "Proto-investigation" et annonce l’art conceptuel, fait directement écho au manifeste rédigé par Magritte en 1929, "Les mots et les images".

Appartenant désormais aux collections des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, l’œuvre monumentale de 3,4m x 10m sera visible de manière permanente au niveau -2 du Musée Magritte (accès gratuit), dès ce vendredi.

www.fine-arts-museum.be

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