Un musée au secours du canal

©Saskia Vanderstichele

A deux semaines des élections, le monstre du Loch Ness du musée d’art moderne et contemporain ressort la tête de l’eau (du canal). L’annonce de sa localisation dans le bâtiment Citroën montre que le projet est pris en compte, mais pas qu’il va aboutir rapidement.

Le 28 février dernier, le Conseil des ministres approuvait le lancement des études pour la rénovation des anciens magasins Vanderborght, situés face à l’entrée des galeries du Roi et de la Reine en vue d’y loger les collections d’art moderne et contemporain des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) qui prennent la poussière dans les réserves depuis la rénovation de leurs salles en 2011. Cette semaine, le ministre-président de la Région bruxelloise, Rudi Vervoort, annonçait dans nos colonnes avoir signé un préaccord avec le groupe PSA Peugeot Citroën pour la reprise d’une partie du site du garage de la marque situé place de l’Yser en bordure du canal afin d’y installer, définitivement cette fois, le tant attendu musée d’art moderne et contemporain de la capitale de l’Europe.

Les deux projets ne sont pas contradictoires. Le premier dicté par l’urgence de remettre en lumière les collections fédérales d’art moderne et contemporain est le fruit d’un accord entre l’État fédéral et la ville de Bruxelles qui met le bâtiment à sa disposition pour un euro symbolique par un bail emphytéotique de 30 ans. Dès le départ il avait été présenté comme une solution de transition en attendant la création d’un vrai musée. Le secrétaire d’État à la Politique scientifique, Philippe Courard, qui a la tutelle sur les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), avait d’ailleurs précisé à ce moment que l’objectif était de donner au lieu une vocation muséale même si les collections fédérales n’y restaient pas. "Après, il y aura autre chose, avait-il déclaré. Nous avons des idées avec Mim (le musée des instruments de musique) et il faudra encore beaucoup de mètres carrés pour exposer tout ce que nous souhaitons exposer."

Délais optimistes

Le second projet pourrait être le début du commencement de la concrétisation d’un rêve partagé par toujours plus de Bruxellois. Oui, la prudence reste de mise: l’annonce d’un préaccord pour le rachat d’une partie du garage Citroën par la Région intervient en effet à deux semaines des élections, période propice aux annonces mais pas à leur réalisation, affaires courantes obligent. D’une part, c’est au prochain gouvernement bruxellois qu’il reviendra de transformer l’essai et, d’autre part, l’affaire ne semble pas aussi aboutie qu’annoncée. Sollicitée par nos confrères du "Tijd", le groupe PSA Peugeot Citroën a, par la voix de sa directrice de la communication, Anouk van Vliet, tempéré l’enthousiasme de Rudi Vervoort. Expliquant que ce dernier avait effectivement fait part de son souhait d’installer un musée dans le garage de la place de l’Yser, elle précise que "le ministre-président et PSA Peugeot Citroën mèneront dans les prochains mois des discussions concernant la réalisation d’un tel projet dans les meilleures conditions, parmi lesquelles le maintien de l’emploi et des activités commerciales de Citroën dans les environs. Les autorités bruxelloises examineront, en étroite collaboration avec PSA Peugeot Citroën, toutes les solutions qui rendent possible un repositionnement des activités et une relocalisation du site actuel." Les septante travailleurs du site ne sont donc pas encore prêts à déménager. L’échéance annoncée par le ministre-président vers la fin de la prochaine législature, 2017 ou 2018 semble d’autant plus optimiste qu’il a fallu un an et demi rien que pour obtenir l’accord du Conseil des ministre afin de déménager les collections fédérals dans les anciens magasins Vanderborght.

Même s’il reste du chemin à parcourir, la décision annoncée du ministre-président bruxellois montre que le projet est pris sérieusement en considération. Pour rappel, le musée d’art moderne situé au Mont des Arts a été fermé en 2011 afin d’en rénover les salles d’exposition. Mais après le succès du Musée Magritte le directeur général des MRBAB, Michel Draguet, a poursuivi le redéploiement des collections fédérales en créant un Musée Fin-de Siècle ouvert en décembre dernier et qui reprend une partie de la collection du musée d’art moderne dans les anciennes salles de ce dernier. Les milieux culturels et une partie de la classe politique s’émeuvent depuis de l’absence d’un musée d’art moderne et contemporain digne de ce nom dans une ville internationale comme l’est Bruxelles. Mais souhaiter un musée ne suffit pas, il faut également la volonté politique et les moyens qui vont avec.

Nouvelle dynamique

Trois projets plus ou moins aboutis de musée d’art moderne et/ou contemporain à Bruxelles ont déjà été étudiés. Michel Draguet qui a cumulé un temps la direction des MRBAB avec la direction ad interim du Musée du Cinquantenaire défendait la construction d’un musée sur ce site afin de le redynamiser et de faire entrer l’art et ou la culture dans un quartier européen plus que majoritairement dominé par les bureaux. La ville de Bruxelles poussait, pour sa part, une implantation au Heysel afin de renforcer l’attractivité du projet "Neo" de réaménagement du plateau. Enfin, la parlementaire flamande sp.a Yamila Idrissi plaide de longue date (lire ci-contre) pour la création d’un musée d’art moderne et contemporain dans la zone du canal afin de relancer les quartiers désavantagés. La Région bruxelloise est également favorable à

une telle implantation et l’architecte Xaveer De Geyter a déjà proposé un projet situé Porte de Ninove dans le cadre d’un "schéma d’orientation", fruit d’un accord entre public (SLRB) et privé (Besix RED). Si le projet a de quoi séduire, il faut reconnaître à l’instar de l’Arau (Atelier de Recherche et d’Action Urbaines) que l’implantation d’un musée à cet endroit relève de l’instrumentalisation, son caractère attractif devant donner de la valeur aux logements attenants. En outre, la construction d’un musée ex nihilo permet d’envisager toutes les audaces mais celles-ci minent en même temps, surtout en ces temps de disette budgétaire, le caractère réaliste du projet.

Choix raisonnable

Le succès du musée Guggenheim de Bilbao, réalisé par l’architecte américain d’origine canadienne Frank Gehry mais surtout ses immenses répercussions économiques, sociales et urbanistiques font rêver. Il est vrai que le musée accueille un million de visiteurs par an, contribue à hauteur de 1,57 milliard d’euros à l’économie de la région et a généré 4.500 emplois directs ou indirects dans les dix premières années de sa création. Mais la construction du bâtiment a coûté, à elle seule, 100 millions de dollars, en 1997. Pour faire construire un tel musée par un architecte de renom aujourd’hui, il faudrait, selon Michel Draguet, compter au bas mot 300 millions d’euros (voire beaucoup plus si on choisit l’architecte espagnol Santiago Calatrava, réputé pour ses dépassements de délais et de budgets).

Le choix du garage Citroën semble donc une option marquée au coin du bon sens. "Le bâtiment est superbe, explique Yves Rouyet, géographe et urbaniste auteur d’un récent article sur l’histoire de la vie culturelle dans le territoire du canal à Bruxelles (1). Vingt ans plus tard, on ne va pas réinventer Bilbao et son bâtiment iconique. Ici l’on peut récupérer un bâtiment existant, qui a une grande valeur architecturale et qui n’est pas loin du centre-ville. L’emplacement n’est pas idiot." Le projet peut en outre s’inscrire dans le Plan canal de l’urbaniste français Alexandre Chemetoff qui vise à développer l’urbanité du canal pour en faire un lieu d’intensité urbaine tout en maintenant emploi et activité. Le canal se situe au centre-ville mais est vécu comme étant la périphérie. Implanter une fonction culturelle au canal le rapprocherait du centre-ville. Outre sa valeur architecturale, il y a la localisation du bâtiment à proximité du Kaaitheater, du KVS et de Tour & Taxis qui est également un lieu de développement culturel.

L’objectif de ce Musée étant de constituer une référence de l’art belge aux XXe et XXIe siècles, il devrait accueillir c’est en tout cas ce qui est annoncé le projet de Laboratoire pos-moderne élaboré par Michel Draguet et qui constitue en quelque sorte la suite du Musée Fin-de-Siècle. Les collections n’étant pas très fournies sans pour autant en être dépourvues en art contemporain, d’aucuns évoquent la possibilité de collaborer avec des institutions "parafédérales" qui disposent d’une collection comme Belfius, la Banque nationale ou Belgacom, voire ING. Du côté de chez Belfius qui prête déjà des œuvres notamment au Musée Magritte et au Musée Fin-de-Siècle, on précise que rien n’est encore décidé. "La réflexion sur l’avenir de la collection est toujours en cours, explique Ulrike Pommée, porte-parole de la banque. Il est évident que nous poursuivons les échanges temporaires d’oeuvres mais quant à céder tout ou partie de la collection, ce n’est pas d’actualité". S’il se réjouit de l’enthousiasme du privé qui pourrait déboucher sur des synergies, Michel Draguet prône la prudence, surtout en matière d’art contemporain dont le marché connaît une spéculation folle. "Il ne faut pas que le musée devienne un alibi à une valorisation mercantile d’un patrimoine", dit-il.

Reste qu’il faudra transformer un bâtiment industriel en espace muséale avec toutes les contraintes que cela implique notamment en matière d’isolation, de conditionnement d’air et de sécurité. "Il faut effectivement retravailler le bâtiment qui offre beaucoup de possibilités, commente Michel Draguet, mais il faudrait le faire pour n’importe quelle institution muséale. Les qualités artistiques du bâtiment, reflet de notre temps, méritent l’investissement que l’on va y faire." Après tout, il en a été de même, et avec succès, pour la Tate à Londres et, plus près de nous le Wiels à Forest et la Centrale électrique place Sainte Catherine. En ce qui concerne les moyens, le directeur général des MRBAB ajoute que "le projet Citroën passera par le refinancement du musée comme une vraie grande nouvelle institution". Il faudra donc revoir les budgets à la hausse pour se donner les moyens de ses ambitions. La balle est dans le camp du politique.

Garage Citroën

Un joyau architectonique

Première filiale établie hors de France par André Citroën, la Société Belge des Automobiles Citroën est constituée le 31 janvier 1924. L’entreprise installe une usine en 1926, rue Saint-Denis à Forest avant d’ouvrir un magasin d’exposition boulevard Adolphe Max et d’autres établissements rue Émile Claus et rue du Compas. En 1934, tous les services administratifs, commerciaux, techniques et d’après-vente, sont regroupés dans le vaste complexe de 16.500 m² de la Place de l’Yser, dessiné par Marcel Van Goethem et Alexis Dumont et qui était à l’époque la plus grande "station-service" d’Europe. Après la guerre et la réquisition de la main-d’œuvre et des outillages par l’armée anglaise, les bâtiments de la Place de l’Yser sont rapidement remis en état à l’exception du magasin d’exposition, plus sérieusement détruit, qui devra attendre 1959 d’où certainement son allure un peu expo 58 pour être reconstruit.

Le bâtiment inscrit sur la liste de sauvegarde du patrimoine est composé de deux volumes contigus qui s’étendent sur une surface totale de 16.500 m² au sol. La salle d’exposition donne sur la place de l’Yser tandis que la partie garage proprement dite, avec les ateliers, les magasins de pièces détachées, la station-service et les bureaux, occupe tout le bloc délimité par le quai des Péniches, le long du canal, le quai de Willebroeck et le quai de la Voirie. A chacune de ces rues, correspond une entrée du garage vitré sur trois côtés et qui couvre une surface de 102 sur 130 mètres, soit 90% de l’ensemble du complexe. Les deux volumes sont reliés par une sorte de "rue" d’acier large de 12 mètres. Selon le projet actuellement dans les cartons du ministre-président bruxellois, le musée occuperait la partie exposition, la rue d’acier et une toute petite partie du garage englobant la porte d’entrée située au quai de Willebroeck. Le solde resterait propriété de PSA Peugeot Citroën qui envisagerait d’y développer un projet mixte de commerces, bureaux et logements.

(1) Yves Rouyet, "Rock the Canal! Contribution à l’histoire de la vie culturelle dans le territoire du canal à Bruxelles" publié sur www.brusselsstudies.be.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content