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À Cologne, le Musée Ludwig révèle un Picasso divisé

Peintre du communisme en RDA, artiste du pacifisme en RFA. À fronts renversés, les ambiguïtés et les cocasseries de cette exposition en font une leçon d'art et d'histoire ébouriffante.

À un jet de pierre de la gare de Cologne, le Musée Ludwig abrite une monumentale collection permanente d'art du xxe siècle, où l'on retrouve les plus grands: de Miró à Richter, de Calder à Segal ou Rothko. Ses mille œuvres de Picasso constituent aussi l'un des plus vastes ensembles privés au monde, après le Musée Picasso de Paris.

Cette exposition "Le Picasso divisé" qui interpelle l’Allemagne connaît un succès retentissant. "Nombre d’Allemands ignorent tout des engagements politiques de Picasso", rappelle d'emblée Julia Friedrich, commissaire de l'exposition. Gageons qu'ils ne sont pas les seuls. Aussi, dès l'entrée, s'affiche le fac-similé du câble envoyé par le peintre, de Paris, au journal "New Masses" à New York, en octobre 1944: "Mon entrée au Parti communiste est une étape logique dans ma vie et dans mon travail. […] Par le dessin et la couleur, j'ai essayé de parvenir à une compréhension plus profonde du monde et des hommes, afin que cette connaissance puisse nous libérer. […] Je suis devenu communiste parce que notre Parti s'efforce plus fort que quiconque de connaître et de construire le monde, transformant les hommes en penseurs plus clairs, plus libres et plus heureux. […] Je me retrouve parmi mes frères."

"Je suis devenu communiste parce que notre Parti s'efforce plus fort que quiconque de connaître et de construire le monde, transformant les hommes en penseurs plus clairs, plus libres et plus heureux."
Pablo Picasso

Picasso possédait un sens cinglant de la repartie, et du courage. Durant la Deuxième Guerre mondiale, à Paris, il reçoit dans son atelier Otto Abetz, ambassadeur du Reich, qui lui demande, devant une photo de Guernica (tableau alors conservé au MoMa, à New York): "C'est vous qui avez fait cela?". Le peintre aurait répondu: "Non… vous!" (La ville avait fini sous les bombes de la Légion Condor en 1937.)

Après-guerre, l'Espagnol participa aussi de l'aveuglement des intellectuels du temps. Le 9 février 1950, pour les 70 ans de Staline, le Parti communiste français lui commande un dessin, paru dans Les Lettres françaises, publication dirigée par Louis Aragon et financée par le parti: une main tient un verre où sont inscrit ces mots: "Staline, À ta santé". La même année, le Premier ministre britannique Clement Attlee accepte la venue du peintre à Londres pour une exposition, mais pas ses camarades du Peace Congress. Picasso annule, refusant de séparer le militant du mouvement de la paix et l'artiste: "Cela vous paraît curieux, mais il n'y a pas deux Picasso, il n'y en a qu'un!" Enfin, le 12 mars 1953, mort de Staline: il récidive avec un portrait en hommage au dictateur qui vient de s'éteindre.

Picasso compagnon de route formaliste bourgeois

Après-guerre, les deux Allemagne, RFA et RDA, et plus largement l'Ouest et l'Est se créèrent chacun son Picasso. Jouant à front renversé, l'Ouest accepte l'artiste et occulte le communiste; à l'inverse, l'Est vante le compagnon de route mais déplore les tendances de l'artiste au "formalisme bourgeois". Première péripétie, en 1952, une exposition de lithographies devait voyager de Nuremberg à Berlin-Ouest, alors poste avancé de la Guerre froide. Le sénateur pour la Culture de Berlin, le chrétien-démocrate Joachim Tiburtius, s'y oppose, et l'exposition est annulée à cause du "serment de loyauté" de Picasso à Maurice Thorez, secrétaire-général du Parti communiste français.

Le tableau le plus emblématique de son engagement, "Guernica", cristallise à la perfection l'ambivalence et l'instrumentalisation de cette œuvre par les deux camps: Est et Ouest.

Le tableau le plus emblématique de son engagement, "Guernica", cristallise à la perfection cette ambivalence. En 1955-1956, l'œuvre-manifeste contre la barbarie nazie dans la guerre d'Espagne est montrée pour la première fois à Munich, Cologne et Hambourg. Elle n'a jamais été montrée en RDA. À cette période, Guerre froide oblige, la RFA se remilitarise sous la baguette de l'ancienne hiérarchie de la Wehrmacht, et les anciens de la Légion Condor touchent une retraite double. Le bombardement de Guernica est évoqué en termes vagues, invoquant une "violence dégénérée".

Le ministère ouest-allemand des Affaires étrangères invite même à la prudence avec "Guernica", qui pourrait "susciter des manifestations en faveur de la paix": le pacifisme était alors un cheval de bataille des communistes occidentaux, censé affaiblir l'Ouest face à Moscou. M. Buchner, directeur des collections bavaroises, "un ancien nazi", s'amuse Julia Friedrich, assure que tout sera fait pour éviter "une exposition à tendance politique". À l'inverse, en RDA, Guernica est explicitement liée à des actes de terreur, "répétition générale de la guerre totale […] à laquelle seront soumises Varsovie, Coventry et d'autres villes", ainsi que les usines de la mort d'Auschwitz ou Bergen-Belsen.

L'instrumentalisation de "Guernica" par les deux camps provoquera une autre controverse, en 1990, quand la Bundeswehr publie dans le magazine Stern une publicité illustrée par le tableau, avec ce slogan: "Les images de l'ennemi engendrent la guerre." Günter Grass exigea du ministre de la Défense qu'il s'excuse auprès de la ville de Guernica, en vain.

Le Musée Ludwig réussit à recréer de façon magistrale cette double Allemagne disparue.

Autre paradoxe, entre 1977 et 1990, l'industriel et collectionneur Peter Ludwig fait fabriquer à l'Est pour l'entreprise familiale de son épouse Irene, Leonard Monheim AG, dans le cadre d'accords économiques entre RFA et RDA. Parallèlement, il s'emploie à montrer de l'art est-allemand à l'Ouest et réciproquement, échanges traités au plus haut niveau de l'appareil est-allemand, bien que Ludwig se défendît de mêler… art, affaires et politique.

Ces parties de cache-cache avec la réalité sont dignes du film Good Bye, Lenin! (2003): lors du 40e anniversaire de la RDA, fin 1989, à Berlin-Est, la mère d'Alexander et Ariane Kerner tombe dans le coma. À son réveil, huit mois plus tard, la RDA n'existe plus. Ses enfants lui cachent la vérité et recréent pour elle une société disparue.

Le Musée Ludwig réussit à recréer de façon magistrale cette double Allemagne disparue, à travers l'auteur de "Guernica". Et après cette plongée dans les tribulations du camarade Picasso, le visiteur pourra entamer une autre plongée somptueuse dans les salles monumentales où sont exposés les plus grands artistes de la seconde moitié du xxe siècle.

Picasso l'immigré

©© RMN - Grand Palais - Mathieu Rabeau

Si les deux Allemagne se sont partagé le "camarade Picasso", en France, où il a vécu l'essentiel de sa vie, l'auteur des Demoiselles d'Avignon est un mythe. Il est le seul peintre exposé de son vivant au Louvre, et le seul d'origine étrangère possédant son musée national à Paris. L'historienne Annie Cohen-Solal le restitue avec cette exposition au Musée national de l'immigration, à Paris, et un livre chez Fayard: Un étranger nommé Picasso. Étranger, il le restera jusqu'à sa mort: la nationalité française lui est refusée par tous les gouvernements, y compris celui de Vichy, "naturellement". Après-guerre, inversion du rapport de force: notoriété et fortune la rendent inutile.

EXPOSITION

"Picasso Shared and Divided: The Artist and His Image in East and West Germany"

Par Picasso

Commissaire: Ju­lia Frie­drich

Jusqu'au 30 janvier

Museum Ludwig, Cologne

Note de L'Echo:

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