À corps ouvert

Lili Dujourie

Réunissant une vingtaine de photographes, "Staged bodies" se consacre aux nombreuses façons dont le corps est mis en scène dans la photographie artistique depuis 1970. Intempestif, théorique et non moins esthétique.

Il y va du corps – donc de politique. À la charnière des années 60 et 70, sur fond de postmodernisme et des mouvements féministes et queer, le corps n’est plus abordé comme un donné immuable. De même, les stéréotypes de genre hérité d’un capitalisme fondé sur le patriarcat sont déconstruits. À la même période, la "staged photography" (la photographie mise en scène), abandonne l’approche documentaire alors dominante et affirme que la photographie n’est jamais une représentation du réel mais une façon de le mettre en scène. "Staged bodies" (le corps mis en scène, théâtralisé, fictionnalisé) fait s’entremêler cette double rupture, philosophique et esthétique.

Expo

"Staged bodies"

♥ ♥ ♥ ♥

Commissaire: Alexander Streitberger

Louvain-la-Neuve, Musée L

Jusqu’au 24 janvier

Pour l’illustrer, l’exposition se distribue en trois sections thématiques. Dans la première ("Double staged"), les images exploitent d’autres représentations dont elles opèrent une remise en scène. Ainsi par exemple du travail d’Hiroshi Sugimoto sur les statues de cire de célébrités: l’artiste reproduit une reproduction, brouillant la frontière entre portrait authentique et simulacre.

Dans la seconde partie ("Performing gender"), les artistes prennent acte de la révolution féministe et queer. Emblématiques, les photographies de drag queens réalisées par Nan Goldin. Mais aussi la vidéo d’Eleanor Antin, "The King", où elle montre sa transformation en roi de Solana Beach pour mieux critiquer l’autorité du pouvoir patriarcal. Dans le même esprit mais plus radical et provocant, l’autoportrait de Valie Export: habillée en homme, elle s’exhibe assise, jambes écartées – laissant apercevoir son sexe – et tenant bravement une mitraillette. De son côté, Urs Lüthi se photographie en travesti: torse d’homme, visage de femme maquillée.

Déconstruction

La troisième partie ("Between bodies") met en scène une déconstruction des rapports sociaux et des relations des corps entre eux. À cet égard, la photographe Shirin Neshat montre comment l’islam configure avec force les rapports entre homme et femme. Quant à un Les Krims, il place des individus, tantôt habillés, tantôt nus, dans des décors kitsch pour dénoncer l’abondance et l’aliénation propres à la société de consommation.

"S’il y a bien un enseignement à tirer de cette exposition, c’est que nous sommes un corps vivant, émotionnel, psychique, social, culturel."
Anne Querinjean
directrice du Musée L

Au-delà des profondeurs théoriques qui nourrissent cette exposition, rappelons qu’il s’agit aussi et d’abord de photographie avec ce qu’elle a d’esthétique, de sensuel et de provocateur. Et loin d’être rétrospective, "Staged bodies" est d’une actualité brûlante à l’heure où, de par le monde, les mouvements réactionnaires reviennent en force. Ainsi les artistes ici présentés, écrit Anne Querinjean, directrice du Musée L, "brouillent les pistes, mélangent les repères, dénonçant ainsi les stéréotypes esthétiques, genrés, sociaux proposés par les mass-médias et les systèmes économiques et culturels. S’il y a bien un enseignement à tirer de cette exposition, c’est que nous sommes un corps vivant, émotionnel, psychique, social, culturel. C’est lorsque les artistes utilisent le corps comme surface de projection que nous, regardeurs, éprouvons dans notre chair et nos imaginaires ce corps vivant et fluctuant."

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés