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À Florence, Anselm Kiefer cherche la pierre philosophale

"La Chute de l'Ange" (2022-23)" ouvre l'exposition Anselm Kiefer dans la cour du Palazzo Strozzi, à Florence. ©OKNO Studio

Composée essentiellement de nouvelles œuvres, l'exposition Anselm Kiefer du Palazzo Strozzi, "Les Anges déchus", recourt abondamment à la feuille d'or. Un éclat solaire à ses questionnements existentiels.

La relation du plasticien allemand Anselm Kiefer à l'Italie est moins ancienne qu'avec la France où il a installé son atelier à ciel ouvert, en 1992, dans le Gard, et les réserves pour ses œuvres monumentales, en 2009, près de Paris, mais elle n'est pas moins puissante. En 2004, il plante ses sept tours de près de 18 mètres de haut dans l'immense HangarBiccoca, à Milan, comme autant de vestiges de la Seconde Guerre mondiale. Plus profondément, les "Sept palais célestes" nous montrent la bouleversante fragilité de notre civilisation, toujours en sursis. Pesant chacun 90 tonnes de béton armé et de plomb, ces empilements n'en semblent pas moins vaciller sur leur base, prêts à basculer.

En 2022, en marge de la Biennale de Venise, dans une vaste salle du Palais des Doges, il avait à nouveau marqué les esprits en se confrontant aux grands maîtres de la peinture vénitienne, opposant ses œuvres sombres aux envolées colorées du Tintoret, de Véronèse ou de Francesco Bassano.

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Il récidive cette fois à Florence, dans l'imposant Palazzo Strozzi, chef-d'œuvre de la Renaissance italienne. Passé le porche majestueux, on tombe nez à nez avec "La Chute de l'Ange" (2022-2023) qui donne son thème à l'exposition ("Angeli caduti", "Les Anges déchus") et en impose au fond de la cour, ceinte par une élégante enfilade d'arcades. Haute de huit mètres quarante, large de sept mètres cinquante, l'œuvre est à la mesure de l'écrin qui l'accueille et donne le ton de l'événement: une introspection profonde sur la condition humaine et son éternelle issue tragique.

Anselm Kiefer. "Angeli caduti": jusqu'au 31 juillet 2024, au Palazzo Strozzi (Florence).

Questionnements existentiels

Tout en haut de la composition, trône Saint-Michel, sur un fond d'or, comme chez les peintres de l'école de Florence du XIVe siècle. Mais ceux qui se trouvent au bas, au niveau des spectateurs, ces anges rebelles que l'archange a vaincus, nous représentent à travers un fatras de pantalons et de vestes de jeans figés, collés à même la toile. Ceux-ci se confondent avec cette matière grasse dont Kiefer est coutumier, prématurément vieillie par électrolyse et qui tire sur le brun et le vert-de-gris. C'est l'Enfer de Dante!

"C'est une exposition qui enquête sur notre condition et parle un peu de nous, de notre vie, à un niveau existentiel."

Arturo Galansino
Commissaire de l'exposition

"La Chute de l'Ange" s'inspire d'une toile baroque de Luca Giordano, illustrant le même sujet, mais les anges déchus de Kiefer, c'est bien nous! "C'est une exposition qui enquête sur notre condition et parle de nous, de notre vie, à un niveau existentiel", confirme son commissaire, Arturo Galansino.

Parvenu à l'intérieur du Palazzo Strozzi, une autre création récente, presque aussi monumentale, est tout aussi saisissante avec son aile d'avion qui en jaillit, évoquant la Seconde Guerre mondiale, comme souvent chez l'artiste, né deux mois avant la capitulation de l'Allemagne nazie. Subtile ironie dans une ville où Léonard de Vinci a conçu ses prototypes d'aéronefs et donné l'idée à l'Humanité qu'elle pouvait voler au-dessus de sa condition. "Luzifer" (2012-2023) évoque donc aussi le mythe d'Icare et cette préoccupation constante de l'artiste, hanté par la chute et l'effondrement.

Anselm Kiefer, "Luzifer" (2012-2023). © Ela Bialkowska OKNO studio

Transformer le plomb en or

Comme Icare, qui s'est trop rapproché du soleil, on est ébloui par les deux nouvelles créations entièrement dorées à la feuille. Elles reprennent la thématique du tournesol déjà développée dans une troisième œuvre, datant de 1995, au centre de la salle.

Kiefer n'a cessé de travailler avec le plomb. Et le voilà qu'il utilise l'or, comme s'il avait réussi à transformer la matière, tel un alchimiste du Moyen Âge.

Ce sont des tournesols arrivés à maturité, dont les graines, bien réelles, sont collées sur la toile. La référence à Van Gogh est ici évidente, mais ce qui nous saisit, c'est la transmutation de l'artiste. Depuis qu'il a récupéré, en 1985, les restes de la toiture de la cathédrale de Cologne, il n'a cessé de travailler le plomb. Et le voilà qu'il utilise l'or, comme s'il avait enfin réussi, à 79 ans, à transformer la matière, tel un alchimiste du Moyen Âge. Mais ne nous y trompons pas: une petite phrase, un titre ou un serpent menaçant sortant de la toile, nous ramènent au tragique de l'existence, à la sanction divine contre l'Homme et sa tentation de la démesure.

Anselm Kiefer, "Für Antonin Artaud: Helagabale" (2023). ©Ela Bialkowska OKNO studio

On passera la salle des philosophes grecs de l'École d'Athènes qui pèche par une accumulation de références un peu indigeste, pour se laisser charmer par la finesse des trois vitrines qui suivent. Alors qu'il nous avait habitués à une surabondance de matière et de monumentalité, on est séduit pas ces microcosmes à taille humaine, qui évoquent le Livre et la Connaissance, puisant dans la Kabbale hébraïque, les grands récits scandinaves ou la mythologie classique.

Quelle merveille que ces graines de tournesol dorées qui font référence à Zeus transformé en pluie d'or pour s'unir à Danaé.

Anselm Kiefer, "En Sof" (2016), "Das Balder-Lied" (2018), "Danae" (2016). ©Ela Bialkowska OKNO studio

Immersion totale dans la matière

Anselm Kiefer sait nous immerger dans son œuvre, voire nous submerger. Dans l'une des plus grandes salles du Palazzo Strozzi, il envahit les murs et les plafonds avec soixante de ses œuvres, réalisées entre 1983 et 2023, faiblement éclairées par des lampadaires de sa conception.

Au centre de l'espace, un immense miroir, comme l'eau stagnante d'un lac, reflète l'ensemble, ouvrant une nouvelle dimension. On est saisi par un vertige et poussé à se jeter dans l'œuvre elle-même. Ces toiles, jamais achevées, fortement chargées en peinture et qui dégoulinent parfois de l'une à l'autre, dégagent une puissante odeur de solvant qui accentue notre trouble. Un plongeon dans la matière!

Anselm Kiefer, "Verstrahlte Bilder" (1983-2023). ©Ela Bialkowska OKNO studio

L'exposition aurait pu s'arrêter là, mais elle nous gratifie encore de quelques œuvres qui ont marqué le parcours d'Anselm Kiefer, comme "Le Rhin" (1982-2013) où il fait référence à son enfance et à sa relation au fleuve qui symbolise l'Allemagne tout entière. Et, pour finir, ses célèbres "saluts nazis" par lesquels il s'est fait connaître en 1969. Sur ces impressionnantes photos en noir et blanc, collées sur des plaques de plomb, on voit l'artiste, avec l'uniforme de la Wehrmacht de son père, lever le bras, mais sans conviction...

Un geste qui a pu être mal compris (Marcel Broodthaers s'était même demandé: "Qui est ce fasciste qui croit être un antifasciste?"), mais sert aujourd'hui d'avertissement. Car la civilisation, nous dit Kiefer, est toujours au bord du gouffre. Et ce vers de 1930 du poète italien Salvatore Quasimodo de conclure: "Chacun se tient seul au cœur du monde / Transpercé par un rayon de soleil / Et soudain, c'est la nuit".

EXPOSITION

"Les anges déchus" ("Angeli caduti")

Par Anselm Kiefer

Commissaires: Arturo Galansino et Ludovica Sebregondi

Jusqu'au 21 juillet 2024

Palazzo Strozzi, à Florence (Italie)

Note de L'Echo:

Anselm Kiefer, "Heroische Sinnbilder" (2009). ©Ela Bialkowska OKNO studio
Louisiana Channel | Interview d'Anselm Kiefer: L'art est spirituel
La Specola, la visite la plus insolite de Florence

L’exposition Anselm Kiefer au Palazzo Strozzi et ses questionnements existentiels nous ont rappelé notre découverte très émotionnelle de ses «Sept Palais célestes» au HangarBiccoca, à Milan, un an auparavant, et la très belle exposition David Cronenberg de la Fondation Prada qui exposait notamment treize «vénus» de cire dévoilant leurs entrailles dans d’élégantes vitrines lambrissées de l’époque baroque.

Nous savions qu’elles provenaient de La Specola, à Florence, l’un des plus anciens musées d'Histoire naturelle d’Europe, qui rassemble les trésors collectés par des générations de Médicis.

L’institution, qui se trouve sur le même trottoir que le Palazzo Pitti et son fabuleux Musée des Offices, nous offre la visite la plus singulière qui puisse s’imaginer, entre la collection des pierres semi-précieuses qui brillent dans la pénombre et 5.000 animaux empaillés parmi les 3,5 millions de spécimens qui dorment dans les réserves. Difficile d’ailleurs de ne pas se demander, parmi toutes les espèces recensées, lesquelles ont disparu entre la Renaissance et notre triste époque de la «Sixième extinction»…

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Une vénus de La Specola à l'expo David Cronenberg de la Fondation Prada, à Milan, en 2023. ©LAPRESSE

Dissections de la Renaissance

Mais c’est bien sûr la collection des cires qui marque le plus les esprits et nous ramène aux premières dissections. Parmi les 1.400 pièces exposées, certaines ont été façonnées par Gaetano Giulio Zumbo (1656–1701), l'un des artistes de la cire les plus renommés, et nous détaillent avec une précision chirurgicale ce que dissimule notre peau.

Entre les animaux et les plantes, la mise en scène baroque d’hommes et de femmes éventrés, allongés paisiblement sur des coussins de velours, dégoûte autant qu’elle fascine. Kiefer apprécierait… | YSL

Musée d'Histoire naturelle La Specola, Via Romana, 17, 50125 Firenze

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