À la Cité Miroir, votre cerveau vous jouera des tours!

©Cité Miroir

Aussi intelligent soit-il, notre cerveau se laisse facilement flouer. Démonstration divertissante à la Cité Miroir, à Liège, avec "Illusions", vous n’allez pas y croire!

Sur un mur, deux grandes photos de Margaret Thatcher – identiques, sauf que l’une, lèvre ombrée et trait léger d’eye-liner, montre la Dame de fer comme maquillée à l’envers: en retournant le panneau, la voilà devenue sacrément… menaçante. Plus loin, la grille d’Hermann nous fait voir danser d’imaginaires taches grises dans un damier de carrés noirs. Au sol, l’insupportable triangle de Penrose, cet "objet impossible" qui ne peut exister qu’en 2D, à l’énigme expliquée ici par trois poutres de bois qu’un habile jeu de perspective rend soudain limpide. Et là, écoutables à une borne décodant les mirages auditifs, le plus gros fou rire du printemps: non, les Lipps Inc. ne parlaient pas de "tartes aux pralines" dans "Funkytown", et Florent Pagny, dans "Caruso", n’évoquait sûrement pas non plus, en italien, "Madame aux tétons bien bien sales". Pourtant, avec sous les yeux le texte des paroles trafiquées qui défile, on jurerait le contraire…

Lui qui déteste l’incertitude, notre cerveau ne se gênera pas, cependant, pour fournir de la cohérence là où il n’y en a pas.

Notre cerveau, quel drôle de coco, quand même! Mixez-lui des cercles, des parallèles et des verticales, et le voilà qui perd les pédales. Donnez-lui, ensemble, des mots d’une autre langue, des couleurs, des contacts et des sons improbables, et c’est le bug intégral. Lui qui déteste l’incertitude, ne se gênera pas, cependant, pour fournir de la cohérence là où il n’y en a pas. Il en fera trop, en quelque sorte, amplifiant les contrastes, créant des contours, des reliefs, des mouvements, pour finir par nous rendre marteau en nous offrant un résultat pour le moins bancal.

Triangle de Penrose ©Cité Miroir

Les limites de nos sens

La Cité Miroir, à Liège, en propose la joyeuse expérience, dans une petite expo ludique qui aide à mieux comprendre les mécanismes qui altèrent notre jugement. Son parrain, le docteur en neurosciences cognitives Albert Moukheiber, apporte d’utiles mises en lumière à l’ensemble, via des vidéos qui parsèment le parcours. Le savant français y confirme que notre cerveau, régulièrement, se plante. Comme nos sens ont aussi leurs limites, nous n’appréhendons qu’une partie de la réalité. Aux commandes, le cerveau transforme l’info parcellaire fournie par les sens en une représentation plus ou moins consistante et forcément subjective. Logique, dès lors, qu’il y ait tant de désaccords sur Terre, puisqu’il existe autant de points de vue que de méninges humaines. Entre les motifs de Kanizsa, l’illusion de Ponzo et les images de fleurs tournantes de Kitaoka, qui s’arrêtent mystérieusement de bouger dès qu’on les fixe, ce sont toutes nos certitudes qui s’écroulent. Et c’est tant mieux.

"On ne voit pas le monde tel qu’il est, mais tel qu’on est"

Albert Moukheiber, docteur en neurosciences cognitives, a notamment étudié la manière dont nous formons nos opinions et comment ces dernières affectent nos décisions. De même que notre propension à adhérer aux fake news…

Pourquoi les fausses informations continuent-elles à piéger autant de personnes?

Parce que nous reconstruisons le monde à partir de nos perceptions, qui sont personnelles et imprécises. Nous ne le voyons pas tel qu’il est, mais tel qu’on est. Une même histoire sera donc interprétée différemment selon les individus. Puis exploitée par des gens dont le métier est de «designer» des news pour les rendre plus acceptables que d’autres.

Comment expliquer pour autant le succès des infox?

Les gens n’ont pas été formés pour les détecter. La plupart du temps, ils les répandent pour quatre raisons. D’abord, par raisonnement motivé: on a tendance à se convaincre de ce qu’on sait déjà. Ensuite, par illusion de connaissance: on croit savoir ce qui est vrai. Aussi par flemmardise intellectuelle: on partage «comme ça». Et enfin, il y a cet aspect social qui nous fait penser qu’il est préférable d’imaginer d’abord qu’une chose est dangereuse (même si elle se révèle inoffensive) plutôt que l’inverse. Face à la complexité de la réalité dans laquelle nous évoluons, nous sommes tous sujets à l’approximation et à l’erreur.

Existe-t-il un sens qui prime sur les autres? Qui nous trompe moins?

Chez la plupart des individus, la vue domine. Longtemps, d’ailleurs, on n’a relevé que les illusions d’optique, mieux identifiables. Le toucher est un sens de contact direct avec l’objet: il se laisse moins aisément berner que la vision. Quant aux mirages auditifs, ils sont également étonnants, parce qu’ils ont la particularité d’être récurrents, même lorsqu’on en a compris le fonctionnement. Au lieu de distinguer "I Got the power", le refrain du tube éponyme de Snap, si vous lisez en même temps "Agathe Bauer", vous n’entendrez plus que ce nom-là, qui n’a rien à faire dans la chanson!

Mais si nous sommes conscients de l’illusion, et que notre cerveau persiste à nous la proposer, est-ce à dire que nous sommes plus malins que lui?

Savoir que quelque chose est une illusion ne nous aide pas à ne plus la voir. En revanche, je peux être conscient que, dans certaines circonstances, je ne dois pas me fier à mes sens. Autrement dit, je ne suis pas responsable de mes premières impressions, mais bien de ce que j’en fais. C’est ce qu’on appelle le contrôle métacognitif, celui qu’on a sur ses propres pensées.

Et ça aide à vivre?

Bien sûr, et d’autant mieux en ces temps de polarisation extrême des opinions. Il faut de l’énergie et de la volonté, mais aussi du doute et de l’humilité pour rester attentifs à nos errements de jugement. Chacun est responsable de son propre cerveau. Réfléchir, c’est déjà une façon élégante de changer d’avis…

"Illusions" à la Cité Miroir, à Liège, jusqu’au 20 mai.
Le 19/4, le mentaliste Clément Freze y propose une séance de spiritisme expliqué. Le 20/4, une rencontre-débat réunit ce dernier, Albert Moukheiber et le youtubeur Mr Sam autour du contrôle de nos pensées.

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