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À Namur, on peut ne pas choisir entre Dürer et Ensor

À voir cet été, "La Plage de Heyst" appartenant au Musée Rops, huile sur toile de 1886. ©Musée d’Ixelles

Cet été, les collections du Musée d'Ixelles se redécouvrent au Musée Félicien Rops et au TreM.a, le musée des Arts anciens, à Namur. Deux expos qui renvoient dos à dos les Impressionnistes et les grands classiques de la peinture flamande et hollandaise.

Le Musée d'Ixelles est fermé pour travaux jusqu'en 2024, mais ses 12.000 œuvres ne dorment pas toutes dans les réserves de la rue Van Volsem. Un double exposition, conçue comme une balade estivale dans Namur, illustre la politique de prêt de sa conservatrice, Claire Leblanc, et comment des œuvres sorties de leur contexte habituel peuvent prendre une autre dimension, voire en révéler d'autres, moins connues que les affiches de Toulouse-Lautrec ou la belle collection des impressionnistes.

C'est toutefois cette dernière qui est mise à l'honneur au Musée Félicien Rops, mais réagencée en fonction de thèmes spécifiques à l'exposition: marines, paysages, portraits, ou les voyages de la bourgeoise au tournant du siècle qui permettent de faire un lien avec Félicien Rops lui-même, convaincu sur le tard des mérites de la palette lumineuse et spontanée de l'avant-garde des années 1880. On y voit sa jolie "Plage de Heyst" qui jouxte sans problème les "Plages" de Frans Smeers et de Charles Hermans, ou "La jeune fille au bord de la mer", du même Hermans.

L'exposition fait donc mentir la sentence de Rops – "On est foutu une fois qu'on a cette peinture dans l'œil" – et son allergie présumée à l'impressionnisme, ce que confirment d'ailleurs les recherches de Véronique Carpiaux, la conservatrice du Musée Rops, qui montre que si sa conversion est tardive, Rops a vite épargné Monet, Degas et Caillebotte, et fréquentait les mêmes marchands, mécènes et cénacles.

Anna Boch (1848-1936), "Dunes au soleil" (vers 1903), huile sur toile. ©Musée d’Ixelles

On retrouve en tout cas avec plaisir les chefs-d’œuvre du Musée d'Ixelles, comme le grand portrait en pied de Camille Lemonnier (qui voyait d'ailleurs en Rops l'instigateur de l'impressionnisme auprès des peintres belges), "Le Thé au jardin" de Van Rysselberghe, "La levée des nasses" d'Émile Claus, "Le Christ apaisant la tempête" d'Ensor ou le pointillisme d'Anna Boch, Maximilien Luce et Henri-Edmond Cross, qu'un détour par le jardin du musée, tout en essences rares et fleurs subtiles, rend les impressions encore plus palpables.

"Un été impressionniste. De Rops à Ensor". Exposition au musée Félicien Rops du 19/06 au 03/10/2021

Le TreM.a ressuscite Léon Gauchez

Au TréM.a, le musée des Art anciens du Namurois, connu pour abriter le fameux Trésor d'Oignies et la collection complète du paysagiste Henri Blès, contemporain de la Renaissance dans nos régions, le choix a été tout autre. "Ce qui nous intéressait, c'est que le Musée d'Ixelles avait ce qui vient juste après nos œuvres du XVIe siècle. C'est notre complément", explique Julien De Vos, le conservateur du musée.

"Ce qui nous intéressait, c'est que le Musée d'Ixelles avait ce qui vient juste après nos œuvres du XVIe siècle. C'était notre complément."
Julien De Vos
Conservateur du TreM.a

En pénétrant de l'espace dédié aux expositions temporaires, on tombe d'emblée sur un dessin de Rembrandt, une vue de Bruxelles au XVIIe siècle peinte depuis les faubourgs de Saint-Gilles, des portraits de riches bourgeois du Siècle d'Or hollandais dont les noirs profonds tranchent avec la luminosité rococo d'une esquisse préparatoire de Tiepolo. On est saisi par la théâtralité de la scène de chasse de Gijsbrechts et par des poissons gisant dans autant de natures mortes, mais on revient toujours à la sublime "Cigogne" de Dürer, datée de 1500, à la précision encyclopédique, aux proportions parfaites et dont l'œil quasi humain figure celui de l'artiste scrutant le monde.

Albrecht Dürer (1471-1528), "La Cigogne", 1500-1505, dessin à la plume sur papier. Donation Léon Gauchez. ©Musée d’Ixelles

C'est aussi l'œil de celui qui a rassemblé tous ces chefs-d'œuvre et les a légués en 1895 au Musée d'Ixelles – le mécène, critique et marchand d'art belge Léon Gauchez (1825-1907). On ne sait d'ailleurs pas dans quel ordre mettre ces attributs tant la personnalité de Gauchez est atypique et ambiguë. Elle a fait l'objet du travail scientifique du TreM.a, que le Musée d'Ixelles n'avait encore jamais pu réaliser jusqu'à présent.

Les deux jeunes commissaires de cette exposition très didactique et multimédia, Debora Arena et Thomas Cleerebaut, ont ainsi montré toute l'étendue de cette personnalité marquante du monde de l'art de l'époque, et que le directeur du TréM.a n'hésite pas à comparer à Pinault et Arnault.

Exposition - Une promenade picturale de Dürer à Tiepolo

Jusqu'à New York

Convaincu de l'initiative privée, Gauchez conseille de grands collectionneurs, comme les Rothschild, et les grands musées – on lui doit ainsi l'acquisition de "L'Adam et Ève" de Lucas Cranach par les Musées royaux. Il a participé à création du Metropolitan Museum of Art de New York en dotant sa collection initiale de 174 œuvres.

"Les trois-quarts des 74 œuvres qu'il a vendues directement au Metropolitan de New York figurent toujours dans ses réserves!"
Thomas Cleerebaut
Commissaire de l'exposition

C’est aussi un généreux donateur et un mécène proche de Camille Claudel et de Rodin, qui réalise le buste de son grand-père. Il croit à l’édification des peuples par la beauté des grands classiques.
Mais c’est aussi un critique d’art redouté à travers «L’Art», la revue qu’il fonde en 1875, un marchand d’art influent et rusé, poussant des musées à acheter les œuvres qu’il vend pour en faire monter la cote. Il annonce dans sa revue la vente de la collection d’un marquis… qui n’est autre que lui-même et multiplie les faux-semblants en usant de pseudonymes pour masquer ses conflits d’intérêt.

Mais il a incontestablement un œil, explique Thomas Cleerebaut: "Sur les 100 premières œuvres vendues au Met et pour lesquelles il n'a été qu'intermédiaire, il n'en reste plus qu'un petit quart aujourd'hui. Par contre, les trois-quarts des 74 œuvres qu'il a vendues directement au Metropolitan de New York figurent toujours dans ses réserves!"

Une chose est sûre: Gauchez détestait l'impressionnisme, qui incarnait selon lui la décadence de la peinture française. Peu importe aux visiteurs des deux expositions namuroises: ils ont l'embarras du choix!

Le Musée d'Ixelles, cet été, à Namur

  1. "Une promenade picturale. De Dürer à Tiepolo"
    Jusqu'au 19 septembre, au TreM.a - Musée des Arts anciens
  2. "Un été impressionniste. De Rops à Ensor"
    Jusqu'au 3 octobre, au Musée Félicien Rops

>Combiticket pour les deux expositions: 10 euros

Note de L'Echo: 4/5

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