À Versailles, c'est Lalanne lande

Le sculpteur français François-Xavier Lalanne avait rencontré Magritte dans les sixties, et ça se voit! ©Galerie Mitterrand

Pour sa réouverture au public, Versailles peuple les jardins du Petit Trianon et du hameau de la Reine du bestiaire poétique de François-Xavier et Claude Lalanne. Une fantaisie bucolique qui fait du bien!

L'image est saisissante. Dans la plaine qui s'ouvre devant la maison de la Reine, au hameau, un poisson au ventre creux découpe une fenêtre insolite sur un troupeau de moutons qui semblent paître sagement dans la lande. Mais ils sont tout aussi figés que lui, tout comme l'ours monumental qui scrute, alléché, la ménagerie, du haut de la colline d'en face.

Oies, moutons, canards, vache, âne, hibou, "choupatte", c'est toute une ménagerie qui peuple le havre le plus intime de Versailles et que l'on doit aux Lalanne, un couple de sculpteurs français. Aujourd'hui disparus, ils n'en remettent pas moins de la vie au château après 192 jours de fermeture forcée en 2020 et déjà 175 en 2021, covid oblige.

François-Xavier Lalanne, "Lapin à Vent de Tourtour", 1968-1994, bronze. ©Galerie Mitterrand

Un peu de "fantaisie" en un temps record

Les 1.000 employés du troisième site le plus visité de France n'ont jamais cessé de travailler durant cette période, nous dit Catherine Pégard, sa présidente, prêts à faire feu de tout bois pour rallumer l'intérêt des visiteurs dont la fréquentation a chuté de 80%. Alors, quand le galeriste Jean-Gabriel Mitterrand, qui représentait le couple d'artistes, lui a proposé une exposition "Lalanne à Trianon", les choses se sont vite enchaînées. "On a pris cette décision très vite, c'est très excitant", réagit Catherine Pégard, heureuse de proposer un peu de "fantaisie" en cette période qui en a tant manqué.

"Il y a une association de proportions avec des œuvres qui ne dépassent pas un mètre cinquante. Cela crée une intimité dans la promenade qui marche très bien."
Jean-Gabriel Mitterrand
Galeriste

"J'ai été voir les quatre filles Lalanne qui ont dit oui tout de suite, un peu affolées à l'idée d'envisager une exposition si importante en un temps record, en trois ou quatre mois!", explique pour sa part Jean-Gabriel Mitterrand, qui partage le commissariat de l'exposition avec Laurent Salomé, directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. "J'ai apporté le reste des 65 œuvres du parcours et obtenu le soutien de la Maison Dior."

Loin des fastes du Palais du Roi Soleil, le Petit Trianon était l'endroit idéal pour les déployer, dit-il encore: "Il y a une association de proportions avec des œuvres qui ne dépassent pas un mètre cinquante. Cela crée une intimité dans la promenade qui marche très bien. Il fallait ensuite tenir compte des perspectives, des ouvertures sur le hameau de la Reine, sur le Petit Trianon, sur les allées du parc, les plans d'eau, puis mettre en scène des relations entre les animaux des Lalanne, quand c'était possible."

Classicisme et Art nouveau

Que ce soit au Petit ou au Grand Trianon, avec ses irrésistibles marbres roses, la notion de classicisme n'est ici pas un vain mot et correspond parfaitement à la pureté de la ligne de François-Xavier Lalanne (1927-2008), peintre à l'origine, inspiré par Poussin, Ingres ou par la précision du trait de Matisse. Qu'ils soient en époxy, en tôle, en pierre ou en bronze, ses animaux qui tiennent de l'épure s'accommodent de la symétrie parfaite des jardins à la française de Le Nôtre.

Sa femme, Claude Lalanne (1925-2019), implante son mobilier floral dans les pavillons du site, transformés en cabinets de curiosités pour l'occasion. Une tout autre veine que son mari, qui lorgne plus vers l'Art nouveau dans ce saisissant "Lit singerie" dont la tête, faites de lianes et de feuilles cuivrées par galvanoplastie, sert de terrain de jeu à de petits singes facétieux en bronze, tandis qu'on hésiterait à poser son séant sur son "banc crocodile".

Claude Lalanne, "Choupatte", 2016, bronze. ©Galerie Mitterrand

"Deux œuvres, deux ateliers"

Le Petit Trianon, rectiligne, et le hameau et son jardin anglais à la liberté feinte offrent donc un écho idéal aux personnalités contrastées des Lalanne. À l'image de leurs ateliers respectifs, rappelle l'ami Mitterrand: "Deux œuvres, deux ateliers! Celui de François était très rangé, méthodique; celui de Claude, c'était un fouillis indescriptible, une accumulation de bronzes, de galvanoplasties, de cuivres. Elle disait soudain: 'Je vais faire une chaise!' Elle assemblait un bambou ici, une feuille d'hosta là; elle forgeait, tordait, soudait avec ses belles mains agiles. C'était une approche successive, puis elle disait avec son accent traînant: 'Je n'aime pas cette chaise!', avant de la détruire et de passer à tout autre chose. Lui disait: 'Je ne comprends pas comment Claude travaille!', sans jamais cesser de lui demander son avis... Il travaillait avec le dessin, ensuite le moulage du plâtre; il corrigeait le résultat avant la fonte, puis ciselait, patinait. Un travail d'une grande rigueur avant de se concentrer sur les mécanismes d'ouverture et de fermeture de ses sculptures."

"Elle disait soudain: 'Je vais faire une chaise!' Elle assemblait un bambou ici, une feuille d'hosta là; elle forgeait, tordait, soudait avec ses belles mains agiles."
Jean-Gabriel Mitterrand
Galeriste

Jean-Gabriel Mitterrand révèle ici l'aspect singulier de ces créations qui explique la place singulière que les Lalanne occupent dans la création contemporaine française. Leurs sculptures ont en effet souvent un usage, sans jamais se réduire à celui-ci, comme ce sublime "Love seat" de Claude Lalanne qui mettrait à rude épreuve les fesses de deux amants, ou les "Touterelles" de son mari, qui dissimulent deux sièges contigus, plus propices au badinage.

"C'est une erreur de les assimiler à du design. François-Xavier Lalanne était malheureux d'exposer seulement au Musée des Arts décoratifs. Il voulait aussi le Centre Pompidou. Mais quand Pompidou lui a acheté des moutons, c'était pour les placer au sous-sol, dans l'espace enfants..."

Une cote qui monte

Les Lalanne auront leur revanche auprès de grands collectionneurs qu'ils ont su séduire du temps où ils travaillaient pour l'excentrique marchand d'art grec Alexandre Iolas. Chez lui, ils baignaient dans une ambiance surréaliste auprès de Max Ernst, Magritte et Brauner, mais aussi de Warhol, Tinguely et Martial Reiss. "Ils ont plu à une clientèle très élégante qui n'existe plus", regrette Jean-Gabriel Mitterrand: "Agnelli, Gunther Sachs, les Rothschild, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, Nathalie de Noaille... Des gens qui étaient convaincus de leur talent et qui associaient leurs créations aux chefs-d'œuvre qu'ils avaient chez eux."

"Leur cote monte", croit d'ailleurs le galeriste, planté devant la "Grande Pomme de New York" qui lance ses éclairs dorés en direction du temple de l'Amour. "On l'a vu après la vente des biens d'Yves Saint Laurent en 2009, l'exposition Lalanne aux Arts Décoratifs en 2011 et la vente de la succession en 2019, suite à la disparition de Claude..." Mais en attendant, il fait ce qu'il faisait la première fois qu'il a collaboré avec eux, en 1975, lorsqu'il développait des multiples de leurs créations originales: les mettre à la portée du plus grand nombre.

Sculpture

"Les Lalanne à Trianon"
Jean-Gabriel Mitterrand et Claude Salomé, commissaires

Jusqu'au 10 octobre, au Château de Versailles.
Parcours allant des jardins du Petit Trianon au hameau de la Reine.

Note de L'Echo: 5/5

François-Xavier Lalanne, "Les nouveaux moutons, Bélier, Brebis et Agneau", 1994-1996. ©Galerie Mitterrand

Catherine Pégard: "Les Américains ne rêvent que d'une chose: revenir en Europe!"

Catherine Pégard, Présidente du Château de Versailles depuis 2011, revient sur une période complexe pour le troisième site le plus visité de France, aujourd'hui toujours privé de ses touristes chinois et américains.

Les Lalanne pour convaincre les touristes de revenir, n'est-ce pas un choix trop consensuel par rapport à vos créations contemporaines habituelles?

Je refuse cette comparaison-là. Nous avons mis entre parenthèses les expositions d'art contemporain cette année parce que nous n'avions pas les moyens de les monter dans les délais dont nous avions besoin, mais, bien évidemment, nous en ferons volontiers de nouvelles avec des artistes vivants, dès qu'ils pourront revenir à Versailles. Ce n'est pas du tout un changement d'orientation, mais un choix qui correspond à l'époque.

En s'attaquant à la fréquentation, qui a chuté de 80% l'an dernier, ce virus a ébranlé le modèle économique de Versailles. Comment envisagez-vous l'avenir?

Je serais très prudente en parlant de l'avenir. Si nous nous étions rencontrés il y a deux ans, nous n'aurions jamais imaginé tenir ce genre de conversation. Deux ans, c'est aussi très vite passé. Les choses seront peut-être très différentes si ce virus est éradiqué et que les gens recommencent à voyager. Je constate que les Européens vont recommencer à le faire cet été et que les Américains ne rêvent que d'une chose: revenir en Europe!

Quelles sont les autres sources de financement que vous pourriez développer, notamment dans l'offre numérique?

Nous avons déjà accentué notre activité sur les réseaux sociaux et nous avons également une exposition immersive en Chine qui a débuté à Shanghai et tourne dans sept villes depuis le mois de mai. Nous sommes ouverts à toute proposition forte pour donner à attendre de revenir à Versailles, car cela ne pourra en rien se substituer à une visite réelle! C'est la leçon de cette crise.

Quelle aide avez-vous reçue de l'État français pour faire face à votre déficit qui se monte déjà à 70 millions d'euros?

87 millions d'euros, sur trois ans. Cela ne suffira pas, mais on va y travailler!

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