Antoni Tàpies prenait l'art à revers

Antoni Tàpies - Diamant, 2000 ©SABAM Belgium 2020

La galerie Almine Rech présente 22 œuvres peintes d’Antoni Tàpies (1923-2012) des vingt dernières années de sa vie. Première exposition solo en Belgique depuis 1985.

À propos du tableau, Tàpies écrit: "Celui-ci n’est qu’un support... Le talisman qui dresse ou écroule des murs dans les recoins les plus reculés de notre esprit, qui ouvre et parfois ferme les portes et les fenêtres des édifices de notre impuissance, de notre servitude ou de notre liberté." En pleine période des avant-gardes de la seconde moitié du XXe siècle, Tàpies opère une totale tabula rasa et invente sa propre voie plastique, où le "mur" joue le rôle de base. Il forge des techniques "favorisant, dira-t-il, toutes les pulsions imaginaires, inconscientes, anachroniques..."

Anti-esthétique, cet adieu aux belles formes laisse à l’inverse se déployer une œuvre à l’abstraction inédite. Ni pinceaux, ni matériaux nobles, ni formes harmonieuses. Mais une matérialité sensuelle dont il laisse s’exprimer toute la poésie; matière à l’état quasi pur et traversée de symboles archaïques. Une poésie parfois lyrique et chargée d’un mystère oublié. Radicalité du geste plastique à la mesure de la radicalité de l’être ("radix", racine): nada, basta. Quête d’un vide originaire, primal, élémentaire à partir duquel tout devient possible. Et que les compositions tour à tour voilent et dévoilent. Sue Spaid cite l’artiste visuel et écrivain Roland Penrose pour qui, "l’art [de Tàpies] a un dessein transcendental", c’est-à-dire que sa fin est "de secouer [l’observateur] (…) et le conduire à la découverte de lui-même." Tàpies a lu Heidegger et en retient cette leçon: "La distinction de l’existence en inauthentique (le tumulte du monde, la réalité banale et quotidienne) et authentique (le véritable règne de l’être) me semblait confirmer l’aversion spontanée que j’avais à l’égard de ce que j’appelais la réalité officielle."

Prenant l’art à revers, l’auteur de "La réalité comme art" explore l’anonyme, l’hermétique en une gamme de bistres. Le dessin s’y trace a priori sans dessein. Privilégiant superpositions, collages, assemblages et ce procédé du sgraffite, peu conventionnel en peinture, par lequel le grattage de l’enduit laisse apparaître ce qu’il recouvre. Provoquant de puissantes vibrations intimes, ces œuvres donnent moins à voir qu’à toucher et à ressentir – voir avec ses doigts ces destructurations texturées – couvertures, mousses, papiers, résines, vernis… Coulées, gribouillis, agglutinations, enchâssements, vermoulures. La terre et le sable, l’humide, le séminal, le grossier,… L’originaire, l’antérieur. L’irréfléchi. Gluant, lisse, crayeux. Mélanges verticaux, ces assemblages souvent monumentaux, avec leur nudité flottante, génèrent… quoi? Du pré-pictural et du pré-langagier? Avec ces mots écrits à l’envers: l’enfance de l’art? Ou l’inverse? Ou le post-, l’au-delà, l’en-dehors intérieur. Un monde? Une vie? Leurs traces? L’Extrême-Orient ou l’extrême tout court mais si proche, qui sait? – et qui nous précède et nous enveloppe. Mystère perdu? Comme cette autre origine du monde où le sexe saigne.

Archéologie de l’esprit. Il dira: "Je ne peux pas former une image sans qu’elle contienne une idée, une suggestion qui vienne de la vie et qui puisse nous aider à reconnaître et à exprimer la vérité." La vérité de la vie et de la terreuse, de la boueuse condition humaine – et de ce qui depuis toujours la rassemble.

Antoni Tàpies, Almine Rech Bruxelles, jusqu’au 28 mars. www.alminerech.com.

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