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Après Chtchoukine, l’addiction à l’art des Morozov à la Fondation Vuitton

Maurice Denis, «Plage à Perros-Guirec» (1909), Auguste Rodin, «Ève» (1881), Georges Pissarro, «Zèbres à la source» (1906). ©© Succession Manzana-Pissaro Georges, © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage

Monet, Gauguin, Van Gogh, Cézanne… Environ 200 chefs-d’œuvre réunis pour la première fois hors de Russie dans l’exposition "La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne" à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, jusqu’au 22 février 2022.

Collectionner est un art en soi qui demande des moyens, un œil aiguisé et surtout une grande passion. L’exposition que la Fondation Louis Vuitton consacre aux frères Morozov, cinq ans après le grand succès de la rétrospective en hommage à Sergueï Chtchoukine – 1,3 million de visiteurs –, raconte l’histoire de cette passion de deux riches industriels du textile pour l’art, qui était alors en train de s’inventer à Paris au tournant du XXe siècle. C’est grâce à eux que les toiles que nous appelons aujourd’hui modernes – à l’époque plutôt audacieuses et contemporaines – rentrent dans le pays des Tsars.

Elles n’auront tout de même pas une vie facile: rapidement confisquées et nationalisées par les bolcheviks en 1918, pour ensuite être dispersées après la Deuxième Guerre mondiale entre les trois plus importants musées du pays: l’Ermitage, le Pouchkine et la Galerie Tretiakov, d’où elles proviennent aujourd’hui – convoyées sous escorte policière et stockées méticuleusement dans 40 camions.

«L’exposition est une sorte de machine à remonter le temps», dit la commissaire Anne Baldassari, grâce à laquelle on saisit l’origine de cette addiction qui poussera d’abord Mikhaïl puis Ivan, nés respectivement en 1870 et 1871, à acheter plus de 200 œuvres françaises et presque le double de peintures russes, en deux décennies à peine.

Grands mécènes

L’art est surtout un mode de vie pour ces deux héritiers qui grandissent dans un environnement cultivé et progressiste, notamment grâce à l’éducation de leur mère, Varvara Alexéïevna Morozova, femme peu ordinaire pour l’époque, à la tête de l’entreprise familiale mais en même temps grande mécène, régulièrement entourée d’écrivains et compositeurs comme Tolstoï, Tchekhov ou Scriabine. Leur goût pour la peinture se forme aussi à la maison où les artistes les plus en vogue, tels Korovine ou Sérov, ont l’habitude d’aller pour donner des cours, réaliser des portraits – que nous pouvons observer dans la première salle –  et conseiller ensuite les jeunes collectionneurs. Ce dernier suggère notamment à Ivan d’acheter l’éblouissante «Ronde des prisonniers», de Van Gogh, en 1909.

Dès 1890, plusieurs fois par an, Mikhaïl quitte Moscou pour se rendre à Paris où il se sent comme chez lui. Ce littéraire érudit, qui aime écrire tout ce qu’il fait, visite de manière compulsive les musées,  les galeries, va au théâtre, à l’opéra. Il a à peine 25 ans quand il commence à acheter ces toiles colorées qui racontent ses impressions: «Le bouchon» de Manet – premier tableau à entrer en Russie –, le portrait fait par Renoir à Jeanne Samary dont le frère achètera un deuxième demi-buste ensuite; les tableaux de Van Gogh et Gauguin que personne nachetait à l’époque.

C’est le début de la collection, interrompue aussitôt par sa mort, à seulement 33 ans, probablement à cause de ses excès mondains. Ivan, qui collectionne à son tour, reprend le flambeau tout en restant à la tête de la grande manufacture familiale. Il ne va à Paris que deux fois par an pour les Salons – d’automne et des indépendants – et pour se rendre chez les grands marchands qui connaissent déjà son nom et sa fortune: Durand-Ruel, Vollard, Bernheim, Druet, Kahnweiler.

©© Succession H. Matisse, © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage

Musée idéal à Moscou

Plus pondéré que son aîné, il est moins impulsif, il se fait conseiller, prend son temps, réfléchit pour constituer des ensembles parmi lesquels celui de la période haïtienne de Gauguin est l’un des plus poignants, ou encore celui de Cézanne, son peintre préféré. Il a un projet en tête, qu’il partage avec Chtchoukine, non sans une certaine rivalité: «Chtchoukine et Morozov avaient fait véritablement cause commune pour l'art moderne», dit la commissaire. «Ils voulaient bâtir un musée idéal, didactique, réunissant, à Moscou, les œuvres depuis David jusqu’à Matisse».

Les deux collections de ces passionnés d’art se croisent et résonnent l’une avec l’autre. Si Chtchouckine acquiert 54 œuvres de Picasso, Ivan en achète juste trois mais qui seront des marqueurs forts de son œuvre comme «Les deux saltimbanques» acquis pour seulement 300 francs ou «Le Portrait de Vollard», qui influencera toutes les avant-gardes russes par son visage morcelé à la palette grise.

«Chtchoukine et Morozov avaient fait cause commune pour l’art moderne. Ils voulaient bâtir un musée idéal à Moscou.»
Anne Baldassari
Commissaire

De même pour Matisse, rencontré justement grâce à Chtchoukine, qui en possédait 38, auquel Ivan commande moins de toiles mais toutes remarquables parmi lesquelles le magnifique «Tryptique Marocain». Aux œuvres parisiennes, Ivan ajoute 430 œuvres de l’avant-garde russe: Vroubel, Répine, Outkine, Gontcharova, une femme!, Golovine, Sariane, les peintres du Valet de carreau: Machkov, autrement dit le Matisse Moscovite, et Kontchalovski…

Leurs toiles viennent compléter ce grand récit de créateurs visionnaires, opérant à leur tour une synthèse entre les nouveaux langages picturaux européens et les arts populaires russes. L’exposition se termine dans la salle qui reconstitue le Salon de Musique décoré par Maurice Denis, au centre de son hôtel particulier de la rue Pretchistenka. Treize grands panneaux racontent l’histoire d’Eros et Psyché, «une belle métaphore de la quête de beauté que ce collectionneur a mené tout au long de sa vie», conclue la commissaire.

Exposition

«La Collection Morozov. Icônes de l’Art Moderne»
Commissaire: Anne Baldassari  

Jusqu’au 22 février: fondationlouisvuitton.fr

Note de L'echo: 5/5

🔴 Replay Live | Visite live de la collection Morozov | ARTE

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